LE HEROS
Le pompier clamait ses leçons comme des sermons aux instructeurs attentifs, de jeunes lions au regard droit. La séance de dressage terminée, il fit claquer son classeur à en écrabouiller toute théorie, et d’un même pas sec se retrouva illico à la cafétéria pour la demi-heure de pause réglementaire, étant très à cheval sur les principes, l’horaire était toujours rigoureusement respecté.
Et la journée s’écoula, bien rythmée, sous l’approbation des pompiers les plus méritant collés au mur, qui vous fliquaient de leur regard d’acier. Il était un des plus admiré de son escouade, ayant brillé à maintes reprises lors d’interventions délicates, un vrai pro, mais un pro courageux qui ne manquaient jamais à son devoir et envahi d’un sens du sacrifice qui ne s’était jamais émoussé .
Il prit le chemin de sa maison dans un quartier sans luxe, mais clean. Quand il émergea de sa Mercedes ses yeux s’étaient voilés, son front plissé, sa démarche relâchée, insidieusement. Il grogna bonjour à son épouse, commit la routine sans joie et, visiblement sans peine. Dans son bureau briqué, d’une grande sobriété - meubles acajou et maroquin vert, une photo captait d’emblée l’attention… peut-être à cause de ce regard si étrange dans les yeux d’un enfant…
Il désertait en fait son bureau, même si il était entretenu méticuleusement, supposé travailler, il le traversait de part en part… jusqu’au placard : Il l’avait encombré d’une vieille chaise et de revues de chasse et de pêche. Sa femme avait l’interdiction formelle de le déranger - son bip de la brigade dans la poche, faut assurer ! – Là, il ne craignait plus rien, l’horrible était passé comme un ouragan et pouvait retraverser sa vie, mais plus cette maison. Cela était rassurant en soi, un lieu où rien de redoutable ne peut plus arriver, sauf la mort et celle-là il ne la redoutait plus, il l’espérait même de toute son âme, mais elle se faisait désirer la salope !
L’enfant de la photo, cet enfant-là, le sien, était mort par sa faute, un manque d’attention fatal au volant, et elle avait trié, la garce : bouffé le plus innocent, seul blessé dans la collision. Certainement que le monde des adultes n’était pas digne de celui des enfants. C’est une consolation bien maigre pour notre homme sans illusion, la mort se nourrit de ces formules…
Mais ce pourquoi il attend la mort, c’est le poids écrasant d’un secret bien scellé, qui ressurgit comme un container radioactif en pleine mer et qui erre, inquiétant et capable de tout anéantir . Un souvenir y gît, comme un terrible léviathan : le rêve prémonitoire qu’il avait fait, lui l’homme qui n’était pas un rêveur, l’homme mû par sa seule raison. Voici le rêve :
Il se promenait avec son petit garçon qui fila sur un pont devant eux, immense au dessus d’une mer vertigineuse. Voyant le danger (son fils si petit pouvait aisément passer à travers l’énorme armature métallique) il voulut l’avertir, mais dans les rêves, les distorsions sont choses courantes : la distance grandissait démesurément et il était figé sans pouvoir avancer d’un pas. Son fils regardait la mer immense, et inéluctablement s’approchait du bord. Le père vit alors une femme sur cette mer apprivoisée qui, d’un signe de la main l’invitait à venir … irrésistiblement… son trésor sauta confiant et souriant dans les bras de la sirène comme dans les bras d’une mère… Le père se réveilla comme un arbre pétrifié, le cœur en apesanteur, tatoué de fatalité. Il lui fallut un certain temps pour recouvrer le sens des réalités, et sentir le sang circuler dans ses veines.
Il n’en fit rien de ce rêve, au diable ces instincts de malheur : si on les retient ils y feront leur nid ! C’était un homme optimiste.
Aujourd’hui, c’est un homme pétri de prémonitions, qui ne lui laissent plus aucun répit.
L’OBJET SUSPECT
La jeune fille filait d’un pas nerveux suivie de milliers d’ombres. Elle s’engouffra dans son HLM, talonnée par ses suspicions. Cinglant vers l’escalier B, qu’elle franchit quatre à quatre, elle se transporta au sixième, claqua sa porte, laissant derrière elle les relents des autres habitants. Elle posa un volumineux paquet des PTT sur la table rétro, jeta son perfecto sur une chaise rococo et ses bottes en travers de la pièce, s’effondra sur le sofa fushia. La tête entre les mains, elle contempla le paquet l’air calamiteux et grave. Au bout d’un certain temps, elle bondit, se fit rageusement du café, tritura le bottin pour finalement le refermer, excédée, fit des aller-retours entre les deux pièces-cuisine qui auraient donné le tournis à une abeille en pleine activité, ou à n’importe quel âne bâté.
Vers 13h, elle fourragea dans le frigo, grignota on ne sait quoi, repris ses armes vestimentaires : santiags-perfecto-sac-à-dos et claqua la porte de son cloaque, tous les sens en éveil, mais avec la volonté bien déterminée de se débarrasser de cette mine inquiétante. Ainsi blindée de farouche volonté, elle redescendit l’infecte cage de l’escalier B de son HLM, puis celui du métro le plus proche. Vagues rageuses de souvenirs et roulis l’emportant au loin… Arriva le raz de marée, dans ses yeux submergés, déferlante tragique, inévitable : on aurait alors croisé son regard comme on croise le fer, mais elle baissait les yeux comme on fait mine de baisser sa garde. Engouffrée dans la première station venue, figée sur son strapontin jusqu’au terminus, elle sortit. Avait-elle lu la destination ? Père Lachaise. Elle parcourut le dédale fatal de ce no-man’s land les tripes triturées, les pensées enchevêtrées, le tout formant un singulier dessein intérieur qui claqua comme le fouet d’un implacable dresseur, la laissant, l’émotion passée, de marbre – tout à fait de mise dans un cimetière .
Elle acheva le parcours et le détour de ses pensées et des allées comme mue par un mécanisme indépendant de sa volonté et se retrouva de nouveau figée d’effroi, chez elle, engoncée dans son sofa qui n’avait plus rien de reposant, à dévisager le monstre arrivé par les PTT. Et le monstre hanta tout le studio, évoluant comme chez lui, lui susurrant mille choses du passé aptes à la siphonner. Après avoir récapitulé le maigrichon arbuste généalogique – plus réduit qu’à quelques fruits : elle n’eut plus de doute : s’il s’était agit des affaires de sa parenté, ces biens ne seraient pas arrivés sans qu’elle en eût été avisée et le timbre postal n’évoquait pas un lieu de villégiature …
Il ne restait donc plus qu’un souvenir cuisant sous l’aspect de ce paquet qui trônait comme une idole malfaisante sans qu’elle l’ait invitée, avec le timbre de ce pays qu’elle avait rayé de la carte .
lundi 11 février 2008
LE FANTOME
A partir de quand étaient-ils apparus ? Elle ne pouvait le préciser, néanmoins cela semblait lié à la nostalgie, oui, c’est cela, depuis les premiers regrets. Mais, depuis quand s’étaient-ils pointés avec une telle ténacité, qu’elle préférait désormais papoter avec les morts plutôt qu’avec les vivants ? Elle ne saurait le dire. Il y avait un rapport avec les déceptions, je crois qu’à la moindre contrariété elle courait se réfugier dans les souvenirs, pour ne plus souffrir. Elle se confinait parfois des jours entiers dans l’éternité, perdait l’horrible notion de temps des « vivants », n’avait plus que celle des disparus - ses voisins de cellier, car pour elle, ils avaient subtilisés futilités et vanités pour lui confier les crus de l’au-delà, bouquet d’immortalité. Les vivants lui semblaient bien plus morts, avec leurs pensées salaces et les morts réellement vivaces, squattant sans façon ses deux hémisphères, nonobstant les saisons. Et Céleste aimait la visite de ses esprits : elle y recevait sa chère mère, son père mort à la guerre, une amie d’enfance partie en une nuit, ses amours platoniques (les autres avaient été bien trop catastrophiques), et même des inconnus qu’elle avait croisé et aimé d’emblée. Bref, cela ressemblait à des trophées de chasse qui figuraient chacun, l’Amour, masquaient son abandon. l’amidon de son corps empesé semblait ainsi voué à un meilleur sort, nimbé d’un charme étrange, élevé tout azimut dans l’univers de ses pensées, délivré des pesantes civilités... De la haute voltige ! Et ils ne l’ennuyaient jamais.
Il n’en avait pas toujours été ainsi. Elle se souvient qu’à l’âge de la passion aucune confusion n’était possible : le visage de l’adoré avait sa particularité, mais maintenant, à l’âge de raison, le temps mettant de subtiles nuances, elle était capable de confondre les personnes. Sa vue devenait un peu floue comme sa mémoire. Elle globalisait, analysait, sériait ses petits souvenirs à qui mieux-mieux, sérieux et rangés, sages comme des images. Vision de vieux qui voit en toute jeune fille toutes celles qu’il a aimées. Pourtant en réalité, elle n’était pas très âgée. Comme eux, elle s’emballait dans le vison des souvenirs et çà lui tenait chaud. Il y avait une distance respectable désormais entre elle et les autres, ils lui étaient parfaitement étrangers et lointains et elle ne leur permettait jamais de permuter sa galaxie.
Jusqu’au jour où elle traîna ses guêtres au café du coin. Il faisait si froid, qu’elle s’engouffra dans la chaleur épaisse et louvoya dans les tables pour trouver un coin où se planquer, épier et boire coite son café. Toute cette société animée agita brusquement ses petites pensées bien ordonnées en un labyrinthe alambiqué. Un blues déchaîné sorti du Jude-Box et lui remua les tripes comme un tord boyaux. La vie la saisissait à bras le corps et cette agression la perturba toute entière. Elle attrapa le canard qu’elle fit mine de lire pour se donner une contenance, mais elle ne pouvait empêcher ses mains de trembler. Elle se sentait prise d’assaut : toute cette gente humaine frôlait inconsidérément sa tour d’ivoire !
Et… il y eut un humain qui y pénétra ! Elle ne sut par quel enchantement il eut le sésame de sa forteresse, mais il l’eût bel et bien ! Un ton et un regard un peu appuyé, alors qu’elle partait promptement de cette mouvance menaçante, lui resta en mémoire, sans qu’elle y prit garde, et le soir venu, au moment de s’abandonner à la nuit amie, le gros plan lui sauta à la figure : L’homme et les paroles de l’homme s’imprimèrent et se gravèrent encore et encore, ne lui laissant aucune tranquillité. Mé-mo-ri-sé comme un disque rayé, c’en devenait intolérable ! Elle s’agita en tous sens pour éviter la réalité du geste et de la parole, mais rien n’y fit. Elle décida de retourner le lendemain au café du coin.
Elle revit l’homme et sentit son regard et ses pensées la pénétrer, alors qu’elle lui avait jeté un coup d’œil volontairement furtif. Elle revint le lendemain et les jours suivants, sans oser lever les yeux sur l’objet de son obsession, car désormais il accaparait toutes ses pensées. C’était un fantôme extrêmement persistant la nuit, qui le jour revêtait l’aspect d’un homme ordinaire, sauf qu’il était en chair et en os, et que la réalité de son corps n’avait plus rien d’éthéré ! Elle en était estomaquée de cette estocade du destin qui mettait à mal ses desseins jusqu’alors si platoniques et si sereins. Quand enfin il fit une tentative d’approche, elle le repoussa avec la sauvagerie des esseulés : il n’avait pas le bon ton de sincérité escompté. Elle ne remit plus jamais les pieds au café du coin, mais il est certain qu’un trophée chagrin a laissé son empreinte dans l’enceinte de ses quatre murs azur.
A partir de quand étaient-ils apparus ? Elle ne pouvait le préciser, néanmoins cela semblait lié à la nostalgie, oui, c’est cela, depuis les premiers regrets. Mais, depuis quand s’étaient-ils pointés avec une telle ténacité, qu’elle préférait désormais papoter avec les morts plutôt qu’avec les vivants ? Elle ne saurait le dire. Il y avait un rapport avec les déceptions, je crois qu’à la moindre contrariété elle courait se réfugier dans les souvenirs, pour ne plus souffrir. Elle se confinait parfois des jours entiers dans l’éternité, perdait l’horrible notion de temps des « vivants », n’avait plus que celle des disparus - ses voisins de cellier, car pour elle, ils avaient subtilisés futilités et vanités pour lui confier les crus de l’au-delà, bouquet d’immortalité. Les vivants lui semblaient bien plus morts, avec leurs pensées salaces et les morts réellement vivaces, squattant sans façon ses deux hémisphères, nonobstant les saisons. Et Céleste aimait la visite de ses esprits : elle y recevait sa chère mère, son père mort à la guerre, une amie d’enfance partie en une nuit, ses amours platoniques (les autres avaient été bien trop catastrophiques), et même des inconnus qu’elle avait croisé et aimé d’emblée. Bref, cela ressemblait à des trophées de chasse qui figuraient chacun, l’Amour, masquaient son abandon. l’amidon de son corps empesé semblait ainsi voué à un meilleur sort, nimbé d’un charme étrange, élevé tout azimut dans l’univers de ses pensées, délivré des pesantes civilités... De la haute voltige ! Et ils ne l’ennuyaient jamais.
Il n’en avait pas toujours été ainsi. Elle se souvient qu’à l’âge de la passion aucune confusion n’était possible : le visage de l’adoré avait sa particularité, mais maintenant, à l’âge de raison, le temps mettant de subtiles nuances, elle était capable de confondre les personnes. Sa vue devenait un peu floue comme sa mémoire. Elle globalisait, analysait, sériait ses petits souvenirs à qui mieux-mieux, sérieux et rangés, sages comme des images. Vision de vieux qui voit en toute jeune fille toutes celles qu’il a aimées. Pourtant en réalité, elle n’était pas très âgée. Comme eux, elle s’emballait dans le vison des souvenirs et çà lui tenait chaud. Il y avait une distance respectable désormais entre elle et les autres, ils lui étaient parfaitement étrangers et lointains et elle ne leur permettait jamais de permuter sa galaxie.
Jusqu’au jour où elle traîna ses guêtres au café du coin. Il faisait si froid, qu’elle s’engouffra dans la chaleur épaisse et louvoya dans les tables pour trouver un coin où se planquer, épier et boire coite son café. Toute cette société animée agita brusquement ses petites pensées bien ordonnées en un labyrinthe alambiqué. Un blues déchaîné sorti du Jude-Box et lui remua les tripes comme un tord boyaux. La vie la saisissait à bras le corps et cette agression la perturba toute entière. Elle attrapa le canard qu’elle fit mine de lire pour se donner une contenance, mais elle ne pouvait empêcher ses mains de trembler. Elle se sentait prise d’assaut : toute cette gente humaine frôlait inconsidérément sa tour d’ivoire !
Et… il y eut un humain qui y pénétra ! Elle ne sut par quel enchantement il eut le sésame de sa forteresse, mais il l’eût bel et bien ! Un ton et un regard un peu appuyé, alors qu’elle partait promptement de cette mouvance menaçante, lui resta en mémoire, sans qu’elle y prit garde, et le soir venu, au moment de s’abandonner à la nuit amie, le gros plan lui sauta à la figure : L’homme et les paroles de l’homme s’imprimèrent et se gravèrent encore et encore, ne lui laissant aucune tranquillité. Mé-mo-ri-sé comme un disque rayé, c’en devenait intolérable ! Elle s’agita en tous sens pour éviter la réalité du geste et de la parole, mais rien n’y fit. Elle décida de retourner le lendemain au café du coin.
Elle revit l’homme et sentit son regard et ses pensées la pénétrer, alors qu’elle lui avait jeté un coup d’œil volontairement furtif. Elle revint le lendemain et les jours suivants, sans oser lever les yeux sur l’objet de son obsession, car désormais il accaparait toutes ses pensées. C’était un fantôme extrêmement persistant la nuit, qui le jour revêtait l’aspect d’un homme ordinaire, sauf qu’il était en chair et en os, et que la réalité de son corps n’avait plus rien d’éthéré ! Elle en était estomaquée de cette estocade du destin qui mettait à mal ses desseins jusqu’alors si platoniques et si sereins. Quand enfin il fit une tentative d’approche, elle le repoussa avec la sauvagerie des esseulés : il n’avait pas le bon ton de sincérité escompté. Elle ne remit plus jamais les pieds au café du coin, mais il est certain qu’un trophée chagrin a laissé son empreinte dans l’enceinte de ses quatre murs azur.
LA MORT QUI SE RIT DES VIVANTS
Toute la famille était réunie dans le salon, on attendait encore un fils et les tantes, toujours en retard - jamais dépendantes des circonstances mais toujours de leurs mauvaises habitudes - pensa en soupirant la digne épouse du défunt, qui reposait dans une atmosphère chargée de tout ce qui pèse sur toutes les familles du monde. Il semblait ne rester que misère à cette grandeur qui avait été la sienne, comme une ville prestigieuse ravagée par un cataclysme. Un seul homme est à lui seul une île ou un no-man’s land, et celui-ci avait été une Principauté où s’était réfugiés les cousins les plus éloignés et les moins fortunés.
Et maintenant, il n’était plus, et ne laissait derrière lui qu’un trou béant, les siens de pierre, bouches bées, même si ses petits-enfants jouaient au milieu d’eux comme si ils ne s’étaient pas figés. Et effectivement, rien ne s’était vraiment arrêté, mais passait plutôt d’un monde à l’autre, selon l’expression de Mademoiselle Sybile, la grenouille de bénitier aux yeux de jade, (exacte couleur de l’étang) et aux cheveux de cendres. C’est qu’elle l’avait bichonné l’aïeul, jusqu’à son dernier souffle, et lui, pour confirmer ses dires était sorti de son coma, il y a deux jours, avait ressuscité pendant la journée, retrouvé toutes ses facultés comme pour mieux rendre l’âme à la nuit tombée… à on ne sait quel mystérieux dessein… Finalement happé par les volutes des nuées. La voie lactée s’était montrée ce soir-là, comme une âme dans un drapé qui part en tournée dans le vaste monde, avait pensé l’actrice, sa fille. Comme un cheval fougueux soulève toute la poussière de la terre, songeait le fils. La mère, elle, n’avait rien lu dans la beauté du ciel, pleurant tant sur son propre monde, sur son monument de mari.
Et les voilà, qui descendaient maintenant les marches de l’imposante demeure - mais rien ne demeure ici-bas - se révoltait en son for intérieur la mère que noyait un désespoir noir, comme l’habit des croque-mort qui ravivèrent, dès leur apparition, les couleurs de la vie et les douleurs de famille ; intensifièrent le ciel bleu pétant et le soleil flamboyant totalement indécents, pompiers comme les couleurs inappropriées d’un peintre du dimanche, tout cela sans aucune nuance, s’offusquèrent la mère, emportée elle-même tout d’un bloc au plus profond d’elle-même. Et alors, se produisit l’incroyable : que les yeux voient, et que la raison ne peut saisir : justement, les hommes en noir ne purent attraper à temps le cercueil en descendant le majestueux perron : ils le laissèrent retomber dans un bruit d’enfer, et dans une posture grotesque déclenchèrent les électrochocs de rires nerveux et suraigus. La procession se poursuivit avec des hommes un peu rouges et une famille un peu choquée, entre rires et drame. Et c’est bien ce qu’est la vie, mais dans la vie, les scènes ne se succèdent pas à un tel train d’enfer ! C’était le pied de nez de la mort.
Et ce n’était pas tout, elle eut un autre tour en réserve !
Pendant le trajet, de nouveau tout empreint d’une gravité solennelle, ils marchèrent sur cette terre sacrée où toute pensée ne peut voler qu’apprivoisée, pour dompter tout malheur plus grand encore, pour atténuer les événements en mortes saisons et les faire s’étirer en longs hivers blancs indifférents et glacés, pour que se figent les souvenirs, afin de ne plus souffrir de leurs brûlures… les âmes, donc, ainsi languissantes, arrivèrent au cimetière. C’était l’hiver dans l’attente d’un printemps. Et le printemps déboula, croyez-moi, comme un boulet de canon …
Ils sortirent des voitures, lourdes et sombres elles aussi, s’alignèrent sur le bas-côté du chemin, religieusement, évoquant l’homme qu’il avait été – tant apprécié des femmes, et grand meneur d’hommes - quand retentit une exclamation incongrue : « Quelle est belle Charlotte ! Quelle est belle Charlotte ! As-tu mis ta culotte ? » Tous se regardèrent atterrés, sans comprendre, et la voix reprenait des inepties sans rapport avec l’enterrement, mais y en avait-il un avec le défunt ? Quelle agitation dans les esprits ! Sybille retrouva les siens, et en un mouvement vif sortit du rang pour contourner les haies d’aubépines… où elle découvrit la maison du jardinier, et la cage de son perroquet ! Elle eut un sourire heureux pour expliquer aux malheureux - tout drôles - que leur interlocuteur n’était en fait qu’un drôle d’oiseau !
L’actrice, très observatrice et grande familière de tous les sentiments, qu’elle collectionnait comme d’autres les bijoux, ne put s’empêcher de comparer ce timbre de voix avec celui ouï à l’aube de la quarantaine, le fameux jour de son anniversaire, lequel avait susurré : « Vieille chose! Vielle chose! » . Elle était sortie pour ne plus surprendre son reflet dans le miroir, mais ce fut peine perdue : les devantures de magasins de chaussures n’exposaient que des charentaises, les plaques cuivrées des grands immeubles indiquaient fielleux : « Prothésiste Dentaire » « Chirurgien Plastique », les panneaux : « Ravalement de Façades », « Cours Seniors », et j’en passe et des meilleures. Elle avait senti les larmes monter, avait mordu son Bic, qui se logea comme par hasard, là où une dent faisait défaut … S’en était trop : tant de ridicule devenait comique ! Elle avait entendu un rire accompagner le sien ! Et souriant à cette évocation, elle se sentit moins seule ! Elle reprit le chemin du caveau familial … pour certains, ce fut la mort dans l’âme, mais pour elle, fut ranimée l’étincelle de vie, présent de la mort elle-même !
Toute la famille était réunie dans le salon, on attendait encore un fils et les tantes, toujours en retard - jamais dépendantes des circonstances mais toujours de leurs mauvaises habitudes - pensa en soupirant la digne épouse du défunt, qui reposait dans une atmosphère chargée de tout ce qui pèse sur toutes les familles du monde. Il semblait ne rester que misère à cette grandeur qui avait été la sienne, comme une ville prestigieuse ravagée par un cataclysme. Un seul homme est à lui seul une île ou un no-man’s land, et celui-ci avait été une Principauté où s’était réfugiés les cousins les plus éloignés et les moins fortunés.
Et maintenant, il n’était plus, et ne laissait derrière lui qu’un trou béant, les siens de pierre, bouches bées, même si ses petits-enfants jouaient au milieu d’eux comme si ils ne s’étaient pas figés. Et effectivement, rien ne s’était vraiment arrêté, mais passait plutôt d’un monde à l’autre, selon l’expression de Mademoiselle Sybile, la grenouille de bénitier aux yeux de jade, (exacte couleur de l’étang) et aux cheveux de cendres. C’est qu’elle l’avait bichonné l’aïeul, jusqu’à son dernier souffle, et lui, pour confirmer ses dires était sorti de son coma, il y a deux jours, avait ressuscité pendant la journée, retrouvé toutes ses facultés comme pour mieux rendre l’âme à la nuit tombée… à on ne sait quel mystérieux dessein… Finalement happé par les volutes des nuées. La voie lactée s’était montrée ce soir-là, comme une âme dans un drapé qui part en tournée dans le vaste monde, avait pensé l’actrice, sa fille. Comme un cheval fougueux soulève toute la poussière de la terre, songeait le fils. La mère, elle, n’avait rien lu dans la beauté du ciel, pleurant tant sur son propre monde, sur son monument de mari.
Et les voilà, qui descendaient maintenant les marches de l’imposante demeure - mais rien ne demeure ici-bas - se révoltait en son for intérieur la mère que noyait un désespoir noir, comme l’habit des croque-mort qui ravivèrent, dès leur apparition, les couleurs de la vie et les douleurs de famille ; intensifièrent le ciel bleu pétant et le soleil flamboyant totalement indécents, pompiers comme les couleurs inappropriées d’un peintre du dimanche, tout cela sans aucune nuance, s’offusquèrent la mère, emportée elle-même tout d’un bloc au plus profond d’elle-même. Et alors, se produisit l’incroyable : que les yeux voient, et que la raison ne peut saisir : justement, les hommes en noir ne purent attraper à temps le cercueil en descendant le majestueux perron : ils le laissèrent retomber dans un bruit d’enfer, et dans une posture grotesque déclenchèrent les électrochocs de rires nerveux et suraigus. La procession se poursuivit avec des hommes un peu rouges et une famille un peu choquée, entre rires et drame. Et c’est bien ce qu’est la vie, mais dans la vie, les scènes ne se succèdent pas à un tel train d’enfer ! C’était le pied de nez de la mort.
Et ce n’était pas tout, elle eut un autre tour en réserve !
Pendant le trajet, de nouveau tout empreint d’une gravité solennelle, ils marchèrent sur cette terre sacrée où toute pensée ne peut voler qu’apprivoisée, pour dompter tout malheur plus grand encore, pour atténuer les événements en mortes saisons et les faire s’étirer en longs hivers blancs indifférents et glacés, pour que se figent les souvenirs, afin de ne plus souffrir de leurs brûlures… les âmes, donc, ainsi languissantes, arrivèrent au cimetière. C’était l’hiver dans l’attente d’un printemps. Et le printemps déboula, croyez-moi, comme un boulet de canon …
Ils sortirent des voitures, lourdes et sombres elles aussi, s’alignèrent sur le bas-côté du chemin, religieusement, évoquant l’homme qu’il avait été – tant apprécié des femmes, et grand meneur d’hommes - quand retentit une exclamation incongrue : « Quelle est belle Charlotte ! Quelle est belle Charlotte ! As-tu mis ta culotte ? » Tous se regardèrent atterrés, sans comprendre, et la voix reprenait des inepties sans rapport avec l’enterrement, mais y en avait-il un avec le défunt ? Quelle agitation dans les esprits ! Sybille retrouva les siens, et en un mouvement vif sortit du rang pour contourner les haies d’aubépines… où elle découvrit la maison du jardinier, et la cage de son perroquet ! Elle eut un sourire heureux pour expliquer aux malheureux - tout drôles - que leur interlocuteur n’était en fait qu’un drôle d’oiseau !
L’actrice, très observatrice et grande familière de tous les sentiments, qu’elle collectionnait comme d’autres les bijoux, ne put s’empêcher de comparer ce timbre de voix avec celui ouï à l’aube de la quarantaine, le fameux jour de son anniversaire, lequel avait susurré : « Vieille chose! Vielle chose! » . Elle était sortie pour ne plus surprendre son reflet dans le miroir, mais ce fut peine perdue : les devantures de magasins de chaussures n’exposaient que des charentaises, les plaques cuivrées des grands immeubles indiquaient fielleux : « Prothésiste Dentaire » « Chirurgien Plastique », les panneaux : « Ravalement de Façades », « Cours Seniors », et j’en passe et des meilleures. Elle avait senti les larmes monter, avait mordu son Bic, qui se logea comme par hasard, là où une dent faisait défaut … S’en était trop : tant de ridicule devenait comique ! Elle avait entendu un rire accompagner le sien ! Et souriant à cette évocation, elle se sentit moins seule ! Elle reprit le chemin du caveau familial … pour certains, ce fut la mort dans l’âme, mais pour elle, fut ranimée l’étincelle de vie, présent de la mort elle-même !
UNIONS LICITES ILLICITES
Tina balançait ses gambettes sous sa robe rose bonbon. Ses petits doigts tripotaient le grand nœud de satin et elle semblait uniquement préoccupée par ses chaussures vernies blanches qui apparaissaient et disparaissaient de dessous la chaise comme un jouet, mécaniquement, ce qui eut le don d’exaspérer Tante Nany, qui la secoua : -« Tiens-toi tranquille, et puis, tu pourrais sourire aujourd’hui ! Elle est pas jolie ta nouvelle maman ? N’importe quelle petite fille serait heureuse d’avoir une si jolie maman, et un si gentil papa ! ». Et elle sourit, mais cela n’avait rien à voir avec un sourire : c’était forcé et grimaçant, et Tina se demanda pourquoi les adultes étaient si enclins à simuler. Ils semblaient en perpétuelle représentation. La vie était un drôle de cinoche !
La tante continua à faire les questions et les réponses, et la véhémence de ses propos n’ébranlait jamais sa choucroute, qui tenait comme par magie sur sa tête de pleine lune, à denture de cheval, pensa Tina - qui avait grand peur des chevaux, surtout qu’avec Tante Nany, on avait toujours l’impression d’être dans un box … ! Ouf ! La grosse américaine pistache de l’Oncle Ricky prit le virage avec superbe et se planta devant les deux endimanchées. L’oncle transpirait dans son costume pastel et leur cria de monter, ce qu’elles firent, dans la grande américaine - ce qui est un pléonasme étant donné que toutes les américaines ont de l’envergure – au propre comme au figuré ! Elle démarra avec magnificence, et bientôt, apparu le petit coteau qui surplombait la maison de Jimmy. Tina pensa à lui, à se marier avec lui, quand elle serait grande – elle aimait Jimmy – mais, non, l’idée du mariage était impossible, çà n’allait pas, çà la laissait honteuse, et aussi un peu triste. Elle préféra penser à ses cousines qu’elle allait retrouver, elles allaient se raconter plein d’histoires comme d’habitude, et rire comme des folles !
Tina aimait bien les sorties de famille, car personne ne faisait plus attention à elle. Elle ne savait pas encore qu’elle goûtait à la Liberté, à une certaine Indépendance, car ce sont des mots-Evènements, qui sont pour les choses importantes comme les Nations, les Peuples… ou les prisonniers ! Mais elle ne se savait pas prisonnière. Ni libre. Elle voulait seulement s’amuser avec ses cousines.
Ils arrivèrent à l’église, à l’heure pétante ! Et s’installèrent sur les bancs de bois « durs comme la justice », aimait à dire Nany. Tina aperçu les cousines entre deux Grands Oncles et quand elle s’agita pour les montrer du doigt, Nany la rabroua : l’orgue tonitrua, tout le monde se leva comme un seul homme, et le regard de l’assemblée fut sur la porte d’entrée, comme sur celle du Paradis. La promise arriva au bras de son père dans un murmure d’approbation, rose d’émotion, et il y eut un moment d’éternité, pendant lequel Tina eut tout le loisir de rêvasser, scruta les poils qui sortait des oreilles du Grand’Père, les molières, d’époque !de Grand’Mère, et les vitraux, très en détails. Tina aimait les vitraux, par-dessus tout : elle déplorait qu’il n’y en eut pas dans toutes les maisons, au lieu de ces fenêtres qui ne faisaient rien miroiter, sinon le temps toujours gris du Missouri. Elle aimait bien ce qui était ancien comme chez Grand’Mère : les choses ou les gens râpés et usés étaient rassurants : si ils avaient tenu jusqu’à l’usure, ils partiraient lentement, pas comme Maman en un instant : elle les voyaient s’user et s’abîmer, mais cela n’était pas tragique, pas comme la horde de microbes qui vous dévorent tout cru une femme jeune au beau milieu du printemps ! Quand elle s’absorbait dans la contemplation d’une église ou d’un ciel étoilé, elle sentait bien que Jésus était bien plus grand, que ce qu’on en disait ; c’était sûr et certain dans ces moments-là.
Le son de l’orgue la pénétra encore une fois, comme un vent violent et toute l’assemblée se leva, soulagée – on se demande pourquoi. Les mariés sortirent, l’air un peu emprunté, mais Tina en les regardant s’embrasser éprouva de nouveau une gêne, comme à chaque signe de tendresse des deux époux. Elle aimait bien sa nouvelle Maman, elle l’avait acceptée, comme allant de soi, elle ne pensait pas que cette femme prenait une place réservée, non, elle en prenait simplement une autre, vacante.
Et les années s’écoulèrent, dans le Missouri. Tina grandit, mais elle était trop renfermée, pour qu’un homme lui ouvre son cœur, et il n’y eut pas d’homme assez pugnace à décadenasser le sien ! Il n’y eut qu’un oncle nécessiteux qui eut besoin d’elle : pour repriser ses chemises et tenir un peu sa maison, depuis que sa Lilly était partie. Et un jour, tout naturellement, le Tonton lui conta une de ses histoires confites, sortit de son bocal confidences sur confidences. Cette fois-ci Tina osa aborder le sujet, son père et sa belle-mère ayant péri dans un accident, elle était sûre de ne pas déranger leur intimité ! L’Oncle radotait ses anecdotes sur le Père - si bel homme ! - et sur Alice – Quel malheur ! Puis enchaîna sur la seconde épouse – «Dire qu’il ne l’a choisie que pour te nourrir ! Il l’a trompée dès qu’elle a eut le dos tourné en prétextant…» Mais Tina n’entendait plus, un immense soulagement l’avait envahie : Elle se rappela ce sentiment de honte au mariage de son père, et pensa avec raison, que les enfants ont un discernement plus grand que les grands justement. C’était donc cela cette impression malpropre : de l’amour hypocrite ! Tapi dans les recoins de tout homme, elle le pressentait, comme une maladie pas déclarée qui l’avait empêchée de se marier ! Mais cela, personne ne le sut jamais. Elle se senti tout à coup libérée d’un grand poids : porter la honte de son paternel avait été bien lourd.
Il y avait un peuple bruyant, bronzé, qui ondulait comme une bête asmathique sur les quais. Des touristes avec, dans les yeux un émerveillement de mauvais alois, et des gens du pays lassés par la pauvreté et le flot d’étrangers qu’on ne pouvait endiguer en cette période de l’année. Pablo se fraya un chemin chargé comme un âne et suant comme un bœuf, et arriva enfin dans un wagon défraîchi aux odeurs opiniâtres. Il se casa entre foule et cagots de poules, tâta sa poche pour s’assurer que porte-monnaie et billet étaient à portée de main, et posa ses paluches larges et carrées de travailleur manuel sur le monceau de paquets posé sur ses genoux plutôt maigres. Il aimait bien ce moment où le train allait l’emmener sur les chemins inconnus de ses pensées, parfois cahotantes ou enivrantes selon l’humeur. Selon le travail journalier plus ou moins rémunéré, sa ligne de flottaison se maintenait entre rêves de gringo et réalités de péon.
Les femmes jacassaient et il aperçu un petit paquet gigotant au milieu de tous les autres, d’où parvenaient des cris perçants et hoquetants, bientôt muselé par un biberon. Pablo se rappela ses petits et cela lui réchauffa le cœur. Les femmes s’étaient excusées avec un sourire retenu mais leurs yeux démentaient leurs bouches : elles étaient tout sourire d’occuper le bébé. A l’arrêt suivant, elles déambulèrent cahin-caha et Pablo se leva tout naturellement pour les aider : il était joyeux et serviable de nature. Elles le remercièrent et les conversations s’enchaînèrent sur les enfants, les commentaires des vieux et des moins vieux allèrent bon train. Le grincement annonciateur vibra encore, interrompant même les voix les plus criardes. Pablo somnolait maintenant et ouvrit un œil distrait pour vérifier ce qu’il savait : on était bien à «Puerto Donato», mais au moment où il allait baisser sa garde, une vision le secoua violemment : une madone s’adressait à lui en pointant un doigt léger sur la place libre à ses côtés. Il se redressa et acquiesça d’une voix incontrôlée, un peu rauque – une présence si attirante le disjonctait de pied en cap. Cette apparition de rêve, cette émanation de parfum envoûtant, frappant ainsi à votre porte ! C’était… comme un vent qui vous surprend de plein fouet, déchaînant brusquement votre être entier, violant tous vos sens… violent comme la première descente de téquila ! … prenant comme l’essence de peyotl !
Visiblement, elle n’était pas d’ici, où les femmes sont vos semblables : solides, la peau tannée par le soleil, avec des gestes rassurants et maternels, non, celle-ci était d’une blancheur irréelle, si fine et délicate… et elle s’était adressée à Pablo avec un égard et une attention, qui ébranlèrent son esquif comme s’il passait la barre des 50èmes Rugissants. Il clôt les yeux pour se retrouver en lui-même, se redressa un peu et les rouvrit sur l’apparition : elle était bien réelle, dans une robe tango, et une chevelure chatoyante comme un coucher de soleil. Elle planta son regard de façon soutenue dans la pampa. Ses pensées semblaient bouillonner comme un fleuve indomptable qui se cogne à un barrage. Il pressentit une force immense au-delà de cette fragilité apparente. Effectivement, un flot de larmes immergea les yeux de l’inconnue : le barrage avait cédé derrière ses lunettes de soleil. Elle attrapa un mouchoir d’un geste qu’elle voulait naturel, et le pressa sur ses yeux longuement, tout son désespoir débordant en pleurs silencieux, qu’elle ne pouvait plus contenir. Pablo resta paniqué, incapable du moindre mouvement, lui qui avait toujours le cœur sur la main. Il se sentait si minable, si démuni … Pourtant la beauté n’avait pas manqué d’humanité…
Lentement, les muscles de son visage se relâchèrent, mais la belle était toujours braquée sur son désert. Un grincement infernal hurla dans le cœur de Pablo et le train entra en gare. L’inconnue se leva, les traits de son visage s’étaient figés en un masque doux qui se voulait serein, elle prit méthodiquement ses bagages et s’enfila gracile, en murmurant une excuse, dans le flot des voyageurs.
Pablo vécut plusieurs jours dans la zone des 40èmes Hurlants.
Tina balançait ses gambettes sous sa robe rose bonbon. Ses petits doigts tripotaient le grand nœud de satin et elle semblait uniquement préoccupée par ses chaussures vernies blanches qui apparaissaient et disparaissaient de dessous la chaise comme un jouet, mécaniquement, ce qui eut le don d’exaspérer Tante Nany, qui la secoua : -« Tiens-toi tranquille, et puis, tu pourrais sourire aujourd’hui ! Elle est pas jolie ta nouvelle maman ? N’importe quelle petite fille serait heureuse d’avoir une si jolie maman, et un si gentil papa ! ». Et elle sourit, mais cela n’avait rien à voir avec un sourire : c’était forcé et grimaçant, et Tina se demanda pourquoi les adultes étaient si enclins à simuler. Ils semblaient en perpétuelle représentation. La vie était un drôle de cinoche !
La tante continua à faire les questions et les réponses, et la véhémence de ses propos n’ébranlait jamais sa choucroute, qui tenait comme par magie sur sa tête de pleine lune, à denture de cheval, pensa Tina - qui avait grand peur des chevaux, surtout qu’avec Tante Nany, on avait toujours l’impression d’être dans un box … ! Ouf ! La grosse américaine pistache de l’Oncle Ricky prit le virage avec superbe et se planta devant les deux endimanchées. L’oncle transpirait dans son costume pastel et leur cria de monter, ce qu’elles firent, dans la grande américaine - ce qui est un pléonasme étant donné que toutes les américaines ont de l’envergure – au propre comme au figuré ! Elle démarra avec magnificence, et bientôt, apparu le petit coteau qui surplombait la maison de Jimmy. Tina pensa à lui, à se marier avec lui, quand elle serait grande – elle aimait Jimmy – mais, non, l’idée du mariage était impossible, çà n’allait pas, çà la laissait honteuse, et aussi un peu triste. Elle préféra penser à ses cousines qu’elle allait retrouver, elles allaient se raconter plein d’histoires comme d’habitude, et rire comme des folles !
Tina aimait bien les sorties de famille, car personne ne faisait plus attention à elle. Elle ne savait pas encore qu’elle goûtait à la Liberté, à une certaine Indépendance, car ce sont des mots-Evènements, qui sont pour les choses importantes comme les Nations, les Peuples… ou les prisonniers ! Mais elle ne se savait pas prisonnière. Ni libre. Elle voulait seulement s’amuser avec ses cousines.
Ils arrivèrent à l’église, à l’heure pétante ! Et s’installèrent sur les bancs de bois « durs comme la justice », aimait à dire Nany. Tina aperçu les cousines entre deux Grands Oncles et quand elle s’agita pour les montrer du doigt, Nany la rabroua : l’orgue tonitrua, tout le monde se leva comme un seul homme, et le regard de l’assemblée fut sur la porte d’entrée, comme sur celle du Paradis. La promise arriva au bras de son père dans un murmure d’approbation, rose d’émotion, et il y eut un moment d’éternité, pendant lequel Tina eut tout le loisir de rêvasser, scruta les poils qui sortait des oreilles du Grand’Père, les molières, d’époque !de Grand’Mère, et les vitraux, très en détails. Tina aimait les vitraux, par-dessus tout : elle déplorait qu’il n’y en eut pas dans toutes les maisons, au lieu de ces fenêtres qui ne faisaient rien miroiter, sinon le temps toujours gris du Missouri. Elle aimait bien ce qui était ancien comme chez Grand’Mère : les choses ou les gens râpés et usés étaient rassurants : si ils avaient tenu jusqu’à l’usure, ils partiraient lentement, pas comme Maman en un instant : elle les voyaient s’user et s’abîmer, mais cela n’était pas tragique, pas comme la horde de microbes qui vous dévorent tout cru une femme jeune au beau milieu du printemps ! Quand elle s’absorbait dans la contemplation d’une église ou d’un ciel étoilé, elle sentait bien que Jésus était bien plus grand, que ce qu’on en disait ; c’était sûr et certain dans ces moments-là.
Le son de l’orgue la pénétra encore une fois, comme un vent violent et toute l’assemblée se leva, soulagée – on se demande pourquoi. Les mariés sortirent, l’air un peu emprunté, mais Tina en les regardant s’embrasser éprouva de nouveau une gêne, comme à chaque signe de tendresse des deux époux. Elle aimait bien sa nouvelle Maman, elle l’avait acceptée, comme allant de soi, elle ne pensait pas que cette femme prenait une place réservée, non, elle en prenait simplement une autre, vacante.
Et les années s’écoulèrent, dans le Missouri. Tina grandit, mais elle était trop renfermée, pour qu’un homme lui ouvre son cœur, et il n’y eut pas d’homme assez pugnace à décadenasser le sien ! Il n’y eut qu’un oncle nécessiteux qui eut besoin d’elle : pour repriser ses chemises et tenir un peu sa maison, depuis que sa Lilly était partie. Et un jour, tout naturellement, le Tonton lui conta une de ses histoires confites, sortit de son bocal confidences sur confidences. Cette fois-ci Tina osa aborder le sujet, son père et sa belle-mère ayant péri dans un accident, elle était sûre de ne pas déranger leur intimité ! L’Oncle radotait ses anecdotes sur le Père - si bel homme ! - et sur Alice – Quel malheur ! Puis enchaîna sur la seconde épouse – «Dire qu’il ne l’a choisie que pour te nourrir ! Il l’a trompée dès qu’elle a eut le dos tourné en prétextant…» Mais Tina n’entendait plus, un immense soulagement l’avait envahie : Elle se rappela ce sentiment de honte au mariage de son père, et pensa avec raison, que les enfants ont un discernement plus grand que les grands justement. C’était donc cela cette impression malpropre : de l’amour hypocrite ! Tapi dans les recoins de tout homme, elle le pressentait, comme une maladie pas déclarée qui l’avait empêchée de se marier ! Mais cela, personne ne le sut jamais. Elle se senti tout à coup libérée d’un grand poids : porter la honte de son paternel avait été bien lourd.
Il y avait un peuple bruyant, bronzé, qui ondulait comme une bête asmathique sur les quais. Des touristes avec, dans les yeux un émerveillement de mauvais alois, et des gens du pays lassés par la pauvreté et le flot d’étrangers qu’on ne pouvait endiguer en cette période de l’année. Pablo se fraya un chemin chargé comme un âne et suant comme un bœuf, et arriva enfin dans un wagon défraîchi aux odeurs opiniâtres. Il se casa entre foule et cagots de poules, tâta sa poche pour s’assurer que porte-monnaie et billet étaient à portée de main, et posa ses paluches larges et carrées de travailleur manuel sur le monceau de paquets posé sur ses genoux plutôt maigres. Il aimait bien ce moment où le train allait l’emmener sur les chemins inconnus de ses pensées, parfois cahotantes ou enivrantes selon l’humeur. Selon le travail journalier plus ou moins rémunéré, sa ligne de flottaison se maintenait entre rêves de gringo et réalités de péon.
Les femmes jacassaient et il aperçu un petit paquet gigotant au milieu de tous les autres, d’où parvenaient des cris perçants et hoquetants, bientôt muselé par un biberon. Pablo se rappela ses petits et cela lui réchauffa le cœur. Les femmes s’étaient excusées avec un sourire retenu mais leurs yeux démentaient leurs bouches : elles étaient tout sourire d’occuper le bébé. A l’arrêt suivant, elles déambulèrent cahin-caha et Pablo se leva tout naturellement pour les aider : il était joyeux et serviable de nature. Elles le remercièrent et les conversations s’enchaînèrent sur les enfants, les commentaires des vieux et des moins vieux allèrent bon train. Le grincement annonciateur vibra encore, interrompant même les voix les plus criardes. Pablo somnolait maintenant et ouvrit un œil distrait pour vérifier ce qu’il savait : on était bien à «Puerto Donato», mais au moment où il allait baisser sa garde, une vision le secoua violemment : une madone s’adressait à lui en pointant un doigt léger sur la place libre à ses côtés. Il se redressa et acquiesça d’une voix incontrôlée, un peu rauque – une présence si attirante le disjonctait de pied en cap. Cette apparition de rêve, cette émanation de parfum envoûtant, frappant ainsi à votre porte ! C’était… comme un vent qui vous surprend de plein fouet, déchaînant brusquement votre être entier, violant tous vos sens… violent comme la première descente de téquila ! … prenant comme l’essence de peyotl !
Visiblement, elle n’était pas d’ici, où les femmes sont vos semblables : solides, la peau tannée par le soleil, avec des gestes rassurants et maternels, non, celle-ci était d’une blancheur irréelle, si fine et délicate… et elle s’était adressée à Pablo avec un égard et une attention, qui ébranlèrent son esquif comme s’il passait la barre des 50èmes Rugissants. Il clôt les yeux pour se retrouver en lui-même, se redressa un peu et les rouvrit sur l’apparition : elle était bien réelle, dans une robe tango, et une chevelure chatoyante comme un coucher de soleil. Elle planta son regard de façon soutenue dans la pampa. Ses pensées semblaient bouillonner comme un fleuve indomptable qui se cogne à un barrage. Il pressentit une force immense au-delà de cette fragilité apparente. Effectivement, un flot de larmes immergea les yeux de l’inconnue : le barrage avait cédé derrière ses lunettes de soleil. Elle attrapa un mouchoir d’un geste qu’elle voulait naturel, et le pressa sur ses yeux longuement, tout son désespoir débordant en pleurs silencieux, qu’elle ne pouvait plus contenir. Pablo resta paniqué, incapable du moindre mouvement, lui qui avait toujours le cœur sur la main. Il se sentait si minable, si démuni … Pourtant la beauté n’avait pas manqué d’humanité…
Lentement, les muscles de son visage se relâchèrent, mais la belle était toujours braquée sur son désert. Un grincement infernal hurla dans le cœur de Pablo et le train entra en gare. L’inconnue se leva, les traits de son visage s’étaient figés en un masque doux qui se voulait serein, elle prit méthodiquement ses bagages et s’enfila gracile, en murmurant une excuse, dans le flot des voyageurs.
Pablo vécut plusieurs jours dans la zone des 40èmes Hurlants.
LE POIDS DU MONDE
Le métro s’ébranle. L’homme tressaille et son regard se fige brusquement. Ses doigts serrent nerveusement le paquet posé sur ses genoux, ils sont jaunis de nicotine. Il les passe dans ses cheveux gris et tout son visage semble gris comme une nuit qui s’ébauche dans les racines de l’âme. Le processus semble inéluctable, et l’homme regarde le vide, son unique compagnon. Pourtant, rien ne le distingue des autres hommes : habillé avec goût et une certaine recherche, si ce n’étaient ces épaules voûtées trahissant une grande lassitude. Tout son corps exprime le poids du
Chagrin, comme un iceberg se meut sur la noirceur des flots, avec une infinie et lente pesanteur, une sourde et lourde charge qui, on le sent, va nous nuire sombrement, va nous attirer vers les profondeurs d’un mal indéfinissable. On comprenait rien qu’à le regarder, qu’il fallait l’éviter, ne pas s’attarder aux abords de ces eaux monstrueuses, peuplées d’on ne sait quel léviathan.
Station des « Invalides », l’homme descendit avec fatalité et s’engagea dans les artères du métro, comme dans un underground intérieur. Il sortit sans soulagement en plein soleil de midi, longea les cafés où le printemps frémissant éclaboussait de lumière mille et un visages, mille et une couleurs de la vie citadine… elle en devenait bucolique :le roucoulement des pigeons couvrait le bruit du trafic et des touristes rieurs. L’homme trimballa sa carcasse funeste, comme on porte son cercueil, jusqu’à l’avenue de Löwendal. Là, il s’engouffra dans un immeuble cossu, grimpa les six étages menant à sa chambre de bonne, et referma sur lui-même la porte de son antre. La fenêtre donnait, si l’on s’y hissait, sur les bâtiments de l’Ecole Militaire, où il se devait d’aller traîner pour se souvenir de son enfer, quand il était volontaire dans l’armée soviétique. Si il ne se pliait à cette coutume, régulièrement, si il tentait de s’y dérober, la réalité le rattrapait jusque dans son sommeil, et peuplait ses nuits du film de sa vie : Il combattait encore les morts, dans un impitoyable remake. Il avait, à cause de cela instauré, chaque année, un jour commémorant celui de ses victimes, et portait sur tous les mémoriaux de Paris, des fleurs, pour enivrer, engourdir ses morts, afin qu’ils ne viennent plus le tourmenter.
Il fit du café amer, comme tout ce qu’il portait à sa bouche. Même les femmes avaient ce goût d’amertume, si bien qu’il s’était résolu, à ne plus y toucher. C’était moins compliqué que de leur expliquer cet univers où elles ne voulaient jamais pénétrer. Il s’était résigné, comme son voisin de palier, vétéran de 39-40, et pourtant, lui, n’avait que 25 printemps, et plus aucune raison de les fêter.
Le métro s’ébranle. L’homme tressaille et son regard se fige brusquement. Ses doigts serrent nerveusement le paquet posé sur ses genoux, ils sont jaunis de nicotine. Il les passe dans ses cheveux gris et tout son visage semble gris comme une nuit qui s’ébauche dans les racines de l’âme. Le processus semble inéluctable, et l’homme regarde le vide, son unique compagnon. Pourtant, rien ne le distingue des autres hommes : habillé avec goût et une certaine recherche, si ce n’étaient ces épaules voûtées trahissant une grande lassitude. Tout son corps exprime le poids du
Chagrin, comme un iceberg se meut sur la noirceur des flots, avec une infinie et lente pesanteur, une sourde et lourde charge qui, on le sent, va nous nuire sombrement, va nous attirer vers les profondeurs d’un mal indéfinissable. On comprenait rien qu’à le regarder, qu’il fallait l’éviter, ne pas s’attarder aux abords de ces eaux monstrueuses, peuplées d’on ne sait quel léviathan.
Station des « Invalides », l’homme descendit avec fatalité et s’engagea dans les artères du métro, comme dans un underground intérieur. Il sortit sans soulagement en plein soleil de midi, longea les cafés où le printemps frémissant éclaboussait de lumière mille et un visages, mille et une couleurs de la vie citadine… elle en devenait bucolique :le roucoulement des pigeons couvrait le bruit du trafic et des touristes rieurs. L’homme trimballa sa carcasse funeste, comme on porte son cercueil, jusqu’à l’avenue de Löwendal. Là, il s’engouffra dans un immeuble cossu, grimpa les six étages menant à sa chambre de bonne, et referma sur lui-même la porte de son antre. La fenêtre donnait, si l’on s’y hissait, sur les bâtiments de l’Ecole Militaire, où il se devait d’aller traîner pour se souvenir de son enfer, quand il était volontaire dans l’armée soviétique. Si il ne se pliait à cette coutume, régulièrement, si il tentait de s’y dérober, la réalité le rattrapait jusque dans son sommeil, et peuplait ses nuits du film de sa vie : Il combattait encore les morts, dans un impitoyable remake. Il avait, à cause de cela instauré, chaque année, un jour commémorant celui de ses victimes, et portait sur tous les mémoriaux de Paris, des fleurs, pour enivrer, engourdir ses morts, afin qu’ils ne viennent plus le tourmenter.
Il fit du café amer, comme tout ce qu’il portait à sa bouche. Même les femmes avaient ce goût d’amertume, si bien qu’il s’était résolu, à ne plus y toucher. C’était moins compliqué que de leur expliquer cet univers où elles ne voulaient jamais pénétrer. Il s’était résigné, comme son voisin de palier, vétéran de 39-40, et pourtant, lui, n’avait que 25 printemps, et plus aucune raison de les fêter.
TERRE MECONNUE
Le parc avait un charme désuet, avec ses bancs 1930 aux volutes de fer forgé, sa gerbe de roseaux au milieu d’une pelouse, soigneusement entretenu. Même les cyprès semblaient coiffés et ondulaient dans le sens du vent, comme la petite vieille sur le banc. Quand elle restait assise longtemps, elle pouvait presque sentir ses pieds enfoncer leurs racines dans cette terre meuble, riche, qu’elle avait labourée si souvent, qu’elle ployait maintenant, un peu voûtée. Elle avait, dans le regard, cette simplicité qui sied aux jardiniers, hantés par la verdure de la nature, ce qui a pour effet, de les garder verts bien après l’automne de leur vie .
« Grand-mère ! Grand-mère ! » Un petit vélo déboula de derrière le grand chêne. Grand-mère sourit d’un air entendu au pépiement si mignon du petit garçon, doré comme les feuilles d’automne. Il agita sa menotte avec la vivacité d’un oiseau et virevolta dans les lauriers. Sa présence était toujours un rayon de soleil qui ranimait délicieusement son corps engourdi et … disparaissait aussi vivement ! Mais que c’était doux pour elle qui sentait chaque jour un peu plus le grand hiver à la porte de sa vie. Elle l’attendait cet hiver fatal… fœtal… ? Les mots s’embrouillaient. Elle devenait un peu sourde, un peu gourde ? En tous cas blette.
« Alors, Belle-Maman ? Tout c’est bien passé ? Valentin ne vous a pas trop ennuyé ? Il a été sâge? » . Elle acquiesça d’un sourire, même si le monde effrayant de sa belle-fille auquel elle était contrainte de retourner – pour les enchanter- lui demandait toujours un effort surhumain. La machine musculaire était en meilleur état que son cerveau : Cet étrange ordinateur se détraquait drôlement, et il fallait constamment s’y pencher, comme sur ces stupides machines agricoles, ces moissonneuses-batteuses, qu’elle n’avait jamais su réparer. Les frères de Valentin lui paraissaient déjà électronisés, programmés selon un code chinois. Et tenir une conversation avec ces étranges créatures était… extra-terrestre. Souvent, elle avait envie de gémir sur son impuissance, sur ceux qui ne savaient plus pleurer, ni écouter le battement de la terre et elle aimait alors se rappeler l’Inconnu qui était venu dans son parc. Il faisait gris, le ciel menaçait, et elle était restée assise, volontairement, n’avait pas voulu se plier aux exigences de ce monde étranger et rentrer pour ne pas se mouiller. Non, elle voulait ressentir la pluie, s’y rafraîchir à tout prix, à cause des souvenirs, si lourds, si gris.
L’Inconnu vint s’asseoir sur le banc d’en face, sous le saule pleureur, mais en jouant avec les longues branches, comme un animal sauvage apprivoisé. Il penchait curieusement sa tête de droite et de gauche, d’un air effaré, et au fur et à mesure que le ciel noircissait, grandissait aussi son inquiétude. La pluie tomba et sembla le délivrer de son étrangeté : il se déplia sous le grand arbre comme une grande roue et se balança selon un même mouvement, toujours au même rythme qui semblait obéir à des lois ancestrales. « Le battement de la terre » pensa la vieille mère. Il riait en se balançant, toujours plus heureux. Et la contemplation de cet étrange ballet l’emmena si loin de sa misère, si haut dans l'univers, qu’aujourd’hui encore elle s’y réfugie, quand la douleur fait place à la torpeur, dans ces vérités que les hommes prennent tant de soin à oublier .
RICHARD
Vrroummmm… Richard fonce, casquette au vent dans sa petite voiture. Ses pinces de crabe actionnent la chaise roulante avec une grande dextérité, pas comme lui, tout petit, cabossé comme un César, l’air coquin et conquérant. Une petite mèche sort de sa casquette et avec son petit dos voûté en carapace de tortue, on dirait un bernard-L’hermite qui déambule. Son jeans noir a épousé son fauteuil, ils ne font qu’un, un peu usés et assouplis dans de curieux plis : Richard est un petit animal étrange, pensent tous ceux qu’il croise : Sans nul doute, Louis XI a soufflé sur son berceau ! Mais il aime dire à tous ceux qui posent sur lui des yeux souffreteux : «Je suis un richard, et j’ai un cœur de lion !» Cà les sidère toujours. Comme lorsqu’il va au resto et demande au serveur, en lui plantant ses yeux malins comme deux filins : «Un tournedos, s’il vous plaît !» … Mais il n’attrape personne : pa-ra-ly-sés qu’ils sont ou parfaitement indifférents si ils n’ont aucun sens de l’humour, ce qui est généralement le cas. Non, la vie avec les «humains», c’est pas du gâteau : il y une telle muraille de Chine pour arriver à l’autre, que désormais Richard se suffit à lui-même : pourquoi devrait-il sans cesse faire le premier pas, se coltiner cette longue muraille et parler chinois alors que c’est lui, le paralysé ! Les bipèdes ne veulent jamais marcher avec lui, à cause des montagnes de préjugés probablement. Mais Richard ne cherche plus à savoir. Aujourd’hui, il veut se faire l’expo Picasso. Et pas la Période Rose ! Malgré la foule, il n’a pas peur de se faire marcher sur les pieds … Hé hé ! Il doit juste anticiper correctement les virages pour ne pas qu’on lui tombe dessus, faute de ne pas l’avoir vu : en fait, on ne le «voit» jamais, mais bon, il faut bien expliquer les choses au premier degré. Un étage en ascenseur : qui le contraint toujours à avoir des idées au niveau de la ceinture… trois longs corridors comme un parcours de formule 1… mais ne nous égarons pas, on est là pour déambuler tranquillement et prendre un air entendu devant les abstraits, les Romantiques, les nus… est-ce qu’on peut être nu et romantique… ? Se demande Richard, que la question préoccupe quand même énormément ! En fait, quand il s’imagine dans une posture d’amant, c’est trop bidonnant, et puis, il a d’autres chats à fouetter : l’entrée dans la majorité, est justement marquée par sa non acceptation de la majorité (allez y comprendre quelque chose !). Vaut donc mieux rester un peu attardé quelque part… pour ne pas péter les plombs, résout Cœur de Lion.
Bon, revenons à nos moutons : ils suivent toujours, en troupeau, écoutent sans broncher des commentaires d’une effarante complexité, sur des peintures qui le sont beaucoup moins. Ils n’apprennent pas à ressentir, ils se farcissent le ciboulo avec ce que çà évoque du gavage des oies : une nourriture qui ne nourrit pas l’âme, mais, un trop-plein d’éducation, qui va apparemment… les rendre plus importants. AH ! Enfin devant «Guernica» ! Et… «Les Demoiselles D’Avignon» … Une comme cela, même de guingois, m’irait bien, pense Richard… et puis une série de portraits : Alors là ! Que Picasso ait peint aussi justement son monde à lui, le remplit de reconnaissance, il fut submergé d’un bonheur immense : Tout était si limpide ! Pourquoi, les autres sont-ils si irrémédiablement carrés, avec toujours la même conception sur l’Art ? Se demanda Richard.
Le parc avait un charme désuet, avec ses bancs 1930 aux volutes de fer forgé, sa gerbe de roseaux au milieu d’une pelouse, soigneusement entretenu. Même les cyprès semblaient coiffés et ondulaient dans le sens du vent, comme la petite vieille sur le banc. Quand elle restait assise longtemps, elle pouvait presque sentir ses pieds enfoncer leurs racines dans cette terre meuble, riche, qu’elle avait labourée si souvent, qu’elle ployait maintenant, un peu voûtée. Elle avait, dans le regard, cette simplicité qui sied aux jardiniers, hantés par la verdure de la nature, ce qui a pour effet, de les garder verts bien après l’automne de leur vie .
« Grand-mère ! Grand-mère ! » Un petit vélo déboula de derrière le grand chêne. Grand-mère sourit d’un air entendu au pépiement si mignon du petit garçon, doré comme les feuilles d’automne. Il agita sa menotte avec la vivacité d’un oiseau et virevolta dans les lauriers. Sa présence était toujours un rayon de soleil qui ranimait délicieusement son corps engourdi et … disparaissait aussi vivement ! Mais que c’était doux pour elle qui sentait chaque jour un peu plus le grand hiver à la porte de sa vie. Elle l’attendait cet hiver fatal… fœtal… ? Les mots s’embrouillaient. Elle devenait un peu sourde, un peu gourde ? En tous cas blette.
« Alors, Belle-Maman ? Tout c’est bien passé ? Valentin ne vous a pas trop ennuyé ? Il a été sâge? » . Elle acquiesça d’un sourire, même si le monde effrayant de sa belle-fille auquel elle était contrainte de retourner – pour les enchanter- lui demandait toujours un effort surhumain. La machine musculaire était en meilleur état que son cerveau : Cet étrange ordinateur se détraquait drôlement, et il fallait constamment s’y pencher, comme sur ces stupides machines agricoles, ces moissonneuses-batteuses, qu’elle n’avait jamais su réparer. Les frères de Valentin lui paraissaient déjà électronisés, programmés selon un code chinois. Et tenir une conversation avec ces étranges créatures était… extra-terrestre. Souvent, elle avait envie de gémir sur son impuissance, sur ceux qui ne savaient plus pleurer, ni écouter le battement de la terre et elle aimait alors se rappeler l’Inconnu qui était venu dans son parc. Il faisait gris, le ciel menaçait, et elle était restée assise, volontairement, n’avait pas voulu se plier aux exigences de ce monde étranger et rentrer pour ne pas se mouiller. Non, elle voulait ressentir la pluie, s’y rafraîchir à tout prix, à cause des souvenirs, si lourds, si gris.
L’Inconnu vint s’asseoir sur le banc d’en face, sous le saule pleureur, mais en jouant avec les longues branches, comme un animal sauvage apprivoisé. Il penchait curieusement sa tête de droite et de gauche, d’un air effaré, et au fur et à mesure que le ciel noircissait, grandissait aussi son inquiétude. La pluie tomba et sembla le délivrer de son étrangeté : il se déplia sous le grand arbre comme une grande roue et se balança selon un même mouvement, toujours au même rythme qui semblait obéir à des lois ancestrales. « Le battement de la terre » pensa la vieille mère. Il riait en se balançant, toujours plus heureux. Et la contemplation de cet étrange ballet l’emmena si loin de sa misère, si haut dans l'univers, qu’aujourd’hui encore elle s’y réfugie, quand la douleur fait place à la torpeur, dans ces vérités que les hommes prennent tant de soin à oublier .
RICHARD
Vrroummmm… Richard fonce, casquette au vent dans sa petite voiture. Ses pinces de crabe actionnent la chaise roulante avec une grande dextérité, pas comme lui, tout petit, cabossé comme un César, l’air coquin et conquérant. Une petite mèche sort de sa casquette et avec son petit dos voûté en carapace de tortue, on dirait un bernard-L’hermite qui déambule. Son jeans noir a épousé son fauteuil, ils ne font qu’un, un peu usés et assouplis dans de curieux plis : Richard est un petit animal étrange, pensent tous ceux qu’il croise : Sans nul doute, Louis XI a soufflé sur son berceau ! Mais il aime dire à tous ceux qui posent sur lui des yeux souffreteux : «Je suis un richard, et j’ai un cœur de lion !» Cà les sidère toujours. Comme lorsqu’il va au resto et demande au serveur, en lui plantant ses yeux malins comme deux filins : «Un tournedos, s’il vous plaît !» … Mais il n’attrape personne : pa-ra-ly-sés qu’ils sont ou parfaitement indifférents si ils n’ont aucun sens de l’humour, ce qui est généralement le cas. Non, la vie avec les «humains», c’est pas du gâteau : il y une telle muraille de Chine pour arriver à l’autre, que désormais Richard se suffit à lui-même : pourquoi devrait-il sans cesse faire le premier pas, se coltiner cette longue muraille et parler chinois alors que c’est lui, le paralysé ! Les bipèdes ne veulent jamais marcher avec lui, à cause des montagnes de préjugés probablement. Mais Richard ne cherche plus à savoir. Aujourd’hui, il veut se faire l’expo Picasso. Et pas la Période Rose ! Malgré la foule, il n’a pas peur de se faire marcher sur les pieds … Hé hé ! Il doit juste anticiper correctement les virages pour ne pas qu’on lui tombe dessus, faute de ne pas l’avoir vu : en fait, on ne le «voit» jamais, mais bon, il faut bien expliquer les choses au premier degré. Un étage en ascenseur : qui le contraint toujours à avoir des idées au niveau de la ceinture… trois longs corridors comme un parcours de formule 1… mais ne nous égarons pas, on est là pour déambuler tranquillement et prendre un air entendu devant les abstraits, les Romantiques, les nus… est-ce qu’on peut être nu et romantique… ? Se demande Richard, que la question préoccupe quand même énormément ! En fait, quand il s’imagine dans une posture d’amant, c’est trop bidonnant, et puis, il a d’autres chats à fouetter : l’entrée dans la majorité, est justement marquée par sa non acceptation de la majorité (allez y comprendre quelque chose !). Vaut donc mieux rester un peu attardé quelque part… pour ne pas péter les plombs, résout Cœur de Lion.
Bon, revenons à nos moutons : ils suivent toujours, en troupeau, écoutent sans broncher des commentaires d’une effarante complexité, sur des peintures qui le sont beaucoup moins. Ils n’apprennent pas à ressentir, ils se farcissent le ciboulo avec ce que çà évoque du gavage des oies : une nourriture qui ne nourrit pas l’âme, mais, un trop-plein d’éducation, qui va apparemment… les rendre plus importants. AH ! Enfin devant «Guernica» ! Et… «Les Demoiselles D’Avignon» … Une comme cela, même de guingois, m’irait bien, pense Richard… et puis une série de portraits : Alors là ! Que Picasso ait peint aussi justement son monde à lui, le remplit de reconnaissance, il fut submergé d’un bonheur immense : Tout était si limpide ! Pourquoi, les autres sont-ils si irrémédiablement carrés, avec toujours la même conception sur l’Art ? Se demanda Richard.
Dies irae
L’astre de la nuit ajourait les toiles et les marbres que la pluie ruisselant aux fenêtres, faisait palpiter d’une vie intense. Elles en passent des nuits blanches, ces œuvres à qui l’homme a donné le jour… depuis la nuit des temps. Elles ont eu leur nuit de noces, encensées par tous les Protée, enorgueillissant leur créateur, mais depuis… on les a largué aux oubliettes comme de vulgaires objets de marché aux puces ; et encore, eux ont une seconde vie ! Elles posent comme ces photos qu’on dépoussière sans plus les regarder, qui font partie des meubles. Quel destin ! Elles croyaient échapper à ces décrépitudes, l’art n’est-il pas éternel ? Mais il n’en est rien. Une sourde colère vibre sous les marbres, craquelle les huiles les plus subtiles, démantibule les mobiles, font grimacer pour de vrai les masques ethnologiques, d’une noire magie : Le musée ourdit jour et nuit les plus sombres desseins. Leurs gardiens à qui pourtant rien n’échappe, n’ont rien vu venir, pas plus que les visiteurs blasés qui n’ont pas su les apprécier. Elles se font contrôler, estimer… mais plus de regard langoureux… comme lorsque le coup de fourchette à remplacé le coup de foudre. S’exposer sous la plus flatteuse lumière n’est plus à l’ordre du jour, agir devient le maître mot !
Quand le gardien ouvrit les portes du musées, il cria au vol, au scandale à la supercherie, mais rien n’y fit : Gauguin et ts les siens s’étaient mués en ustensiles de cuisine, en collages de détritus, les beaux marbres en sanitaires ou en nains de jardins… Le gardien ne survécut pas à ce choc, il mourut et finit sous un imposant granit ; celui qui lui succéda n’avait aucun état d’âme, parfait dans le décor.
L’astre de la nuit ajourait les toiles et les marbres que la pluie ruisselant aux fenêtres, faisait palpiter d’une vie intense. Elles en passent des nuits blanches, ces œuvres à qui l’homme a donné le jour… depuis la nuit des temps. Elles ont eu leur nuit de noces, encensées par tous les Protée, enorgueillissant leur créateur, mais depuis… on les a largué aux oubliettes comme de vulgaires objets de marché aux puces ; et encore, eux ont une seconde vie ! Elles posent comme ces photos qu’on dépoussière sans plus les regarder, qui font partie des meubles. Quel destin ! Elles croyaient échapper à ces décrépitudes, l’art n’est-il pas éternel ? Mais il n’en est rien. Une sourde colère vibre sous les marbres, craquelle les huiles les plus subtiles, démantibule les mobiles, font grimacer pour de vrai les masques ethnologiques, d’une noire magie : Le musée ourdit jour et nuit les plus sombres desseins. Leurs gardiens à qui pourtant rien n’échappe, n’ont rien vu venir, pas plus que les visiteurs blasés qui n’ont pas su les apprécier. Elles se font contrôler, estimer… mais plus de regard langoureux… comme lorsque le coup de fourchette à remplacé le coup de foudre. S’exposer sous la plus flatteuse lumière n’est plus à l’ordre du jour, agir devient le maître mot !
Quand le gardien ouvrit les portes du musées, il cria au vol, au scandale à la supercherie, mais rien n’y fit : Gauguin et ts les siens s’étaient mués en ustensiles de cuisine, en collages de détritus, les beaux marbres en sanitaires ou en nains de jardins… Le gardien ne survécut pas à ce choc, il mourut et finit sous un imposant granit ; celui qui lui succéda n’avait aucun état d’âme, parfait dans le décor.
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