LA MORT QUI SE RIT DES VIVANTS
Toute la famille était réunie dans le salon, on attendait encore un fils et les tantes, toujours en retard - jamais dépendantes des circonstances mais toujours de leurs mauvaises habitudes - pensa en soupirant la digne épouse du défunt, qui reposait dans une atmosphère chargée de tout ce qui pèse sur toutes les familles du monde. Il semblait ne rester que misère à cette grandeur qui avait été la sienne, comme une ville prestigieuse ravagée par un cataclysme. Un seul homme est à lui seul une île ou un no-man’s land, et celui-ci avait été une Principauté où s’était réfugiés les cousins les plus éloignés et les moins fortunés.
Et maintenant, il n’était plus, et ne laissait derrière lui qu’un trou béant, les siens de pierre, bouches bées, même si ses petits-enfants jouaient au milieu d’eux comme si ils ne s’étaient pas figés. Et effectivement, rien ne s’était vraiment arrêté, mais passait plutôt d’un monde à l’autre, selon l’expression de Mademoiselle Sybile, la grenouille de bénitier aux yeux de jade, (exacte couleur de l’étang) et aux cheveux de cendres. C’est qu’elle l’avait bichonné l’aïeul, jusqu’à son dernier souffle, et lui, pour confirmer ses dires était sorti de son coma, il y a deux jours, avait ressuscité pendant la journée, retrouvé toutes ses facultés comme pour mieux rendre l’âme à la nuit tombée… à on ne sait quel mystérieux dessein… Finalement happé par les volutes des nuées. La voie lactée s’était montrée ce soir-là, comme une âme dans un drapé qui part en tournée dans le vaste monde, avait pensé l’actrice, sa fille. Comme un cheval fougueux soulève toute la poussière de la terre, songeait le fils. La mère, elle, n’avait rien lu dans la beauté du ciel, pleurant tant sur son propre monde, sur son monument de mari.
Et les voilà, qui descendaient maintenant les marches de l’imposante demeure - mais rien ne demeure ici-bas - se révoltait en son for intérieur la mère que noyait un désespoir noir, comme l’habit des croque-mort qui ravivèrent, dès leur apparition, les couleurs de la vie et les douleurs de famille ; intensifièrent le ciel bleu pétant et le soleil flamboyant totalement indécents, pompiers comme les couleurs inappropriées d’un peintre du dimanche, tout cela sans aucune nuance, s’offusquèrent la mère, emportée elle-même tout d’un bloc au plus profond d’elle-même. Et alors, se produisit l’incroyable : que les yeux voient, et que la raison ne peut saisir : justement, les hommes en noir ne purent attraper à temps le cercueil en descendant le majestueux perron : ils le laissèrent retomber dans un bruit d’enfer, et dans une posture grotesque déclenchèrent les électrochocs de rires nerveux et suraigus. La procession se poursuivit avec des hommes un peu rouges et une famille un peu choquée, entre rires et drame. Et c’est bien ce qu’est la vie, mais dans la vie, les scènes ne se succèdent pas à un tel train d’enfer ! C’était le pied de nez de la mort.
Et ce n’était pas tout, elle eut un autre tour en réserve !
Pendant le trajet, de nouveau tout empreint d’une gravité solennelle, ils marchèrent sur cette terre sacrée où toute pensée ne peut voler qu’apprivoisée, pour dompter tout malheur plus grand encore, pour atténuer les événements en mortes saisons et les faire s’étirer en longs hivers blancs indifférents et glacés, pour que se figent les souvenirs, afin de ne plus souffrir de leurs brûlures… les âmes, donc, ainsi languissantes, arrivèrent au cimetière. C’était l’hiver dans l’attente d’un printemps. Et le printemps déboula, croyez-moi, comme un boulet de canon …
Ils sortirent des voitures, lourdes et sombres elles aussi, s’alignèrent sur le bas-côté du chemin, religieusement, évoquant l’homme qu’il avait été – tant apprécié des femmes, et grand meneur d’hommes - quand retentit une exclamation incongrue : « Quelle est belle Charlotte ! Quelle est belle Charlotte ! As-tu mis ta culotte ? » Tous se regardèrent atterrés, sans comprendre, et la voix reprenait des inepties sans rapport avec l’enterrement, mais y en avait-il un avec le défunt ? Quelle agitation dans les esprits ! Sybille retrouva les siens, et en un mouvement vif sortit du rang pour contourner les haies d’aubépines… où elle découvrit la maison du jardinier, et la cage de son perroquet ! Elle eut un sourire heureux pour expliquer aux malheureux - tout drôles - que leur interlocuteur n’était en fait qu’un drôle d’oiseau !
L’actrice, très observatrice et grande familière de tous les sentiments, qu’elle collectionnait comme d’autres les bijoux, ne put s’empêcher de comparer ce timbre de voix avec celui ouï à l’aube de la quarantaine, le fameux jour de son anniversaire, lequel avait susurré : « Vieille chose! Vielle chose! » . Elle était sortie pour ne plus surprendre son reflet dans le miroir, mais ce fut peine perdue : les devantures de magasins de chaussures n’exposaient que des charentaises, les plaques cuivrées des grands immeubles indiquaient fielleux : « Prothésiste Dentaire » « Chirurgien Plastique », les panneaux : « Ravalement de Façades », « Cours Seniors », et j’en passe et des meilleures. Elle avait senti les larmes monter, avait mordu son Bic, qui se logea comme par hasard, là où une dent faisait défaut … S’en était trop : tant de ridicule devenait comique ! Elle avait entendu un rire accompagner le sien ! Et souriant à cette évocation, elle se sentit moins seule ! Elle reprit le chemin du caveau familial … pour certains, ce fut la mort dans l’âme, mais pour elle, fut ranimée l’étincelle de vie, présent de la mort elle-même !
Inscription à :
Publier les commentaires (Atom)
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire