lundi 11 février 2008

UNIONS LICITES ILLICITES



Tina balançait ses gambettes sous sa robe rose bonbon. Ses petits doigts tripotaient le grand nœud de satin et elle semblait uniquement préoccupée par ses chaussures vernies blanches qui apparaissaient et disparaissaient de dessous la chaise comme un jouet, mécaniquement, ce qui eut le don d’exaspérer Tante Nany, qui la secoua : -« Tiens-toi tranquille, et puis, tu pourrais sourire aujourd’hui ! Elle est pas jolie ta nouvelle maman ? N’importe quelle petite fille serait heureuse d’avoir une si jolie maman, et un si gentil papa ! ». Et elle sourit, mais cela n’avait rien à voir avec un sourire : c’était forcé et grimaçant, et Tina se demanda pourquoi les adultes étaient si enclins à simuler. Ils semblaient en perpétuelle représentation. La vie était un drôle de cinoche !
La tante continua à faire les questions et les réponses, et la véhémence de ses propos n’ébranlait jamais sa choucroute, qui tenait comme par magie sur sa tête de pleine lune, à denture de cheval, pensa Tina - qui avait grand peur des chevaux, surtout qu’avec Tante Nany, on avait toujours l’impression d’être dans un box … ! Ouf ! La grosse américaine pistache de l’Oncle Ricky prit le virage avec superbe et se planta devant les deux endimanchées. L’oncle transpirait dans son costume pastel et leur cria de monter, ce qu’elles firent, dans la grande américaine - ce qui est un pléonasme étant donné que toutes les américaines ont de l’envergure – au propre comme au figuré ! Elle démarra avec magnificence, et bientôt, apparu le petit coteau qui surplombait la maison de Jimmy. Tina pensa à lui, à se marier avec lui, quand elle serait grande – elle aimait Jimmy – mais, non, l’idée du mariage était impossible, çà n’allait pas, çà la laissait honteuse, et aussi un peu triste. Elle préféra penser à ses cousines qu’elle allait retrouver, elles allaient se raconter plein d’histoires comme d’habitude, et rire comme des folles !
Tina aimait bien les sorties de famille, car personne ne faisait plus attention à elle. Elle ne savait pas encore qu’elle goûtait à la Liberté, à une certaine Indépendance, car ce sont des mots-Evènements, qui sont pour les choses importantes comme les Nations, les Peuples… ou les prisonniers ! Mais elle ne se savait pas prisonnière. Ni libre. Elle voulait seulement s’amuser avec ses cousines.
Ils arrivèrent à l’église, à l’heure pétante ! Et s’installèrent sur les bancs de bois « durs comme la justice », aimait à dire Nany. Tina aperçu les cousines entre deux Grands Oncles et quand elle s’agita pour les montrer du doigt, Nany la rabroua : l’orgue tonitrua, tout le monde se leva comme un seul homme, et le regard de l’assemblée fut sur la porte d’entrée, comme sur celle du Paradis. La promise arriva au bras de son père dans un murmure d’approbation, rose d’émotion, et il y eut un moment d’éternité, pendant lequel Tina eut tout le loisir de rêvasser, scruta les poils qui sortait des oreilles du Grand’Père, les molières, d’époque !de Grand’Mère, et les vitraux, très en détails. Tina aimait les vitraux, par-dessus tout : elle déplorait qu’il n’y en eut pas dans toutes les maisons, au lieu de ces fenêtres qui ne faisaient rien miroiter, sinon le temps toujours gris du Missouri. Elle aimait bien ce qui était ancien comme chez Grand’Mère : les choses ou les gens râpés et usés étaient rassurants : si ils avaient tenu jusqu’à l’usure, ils partiraient lentement, pas comme Maman en un instant : elle les voyaient s’user et s’abîmer, mais cela n’était pas tragique, pas comme la horde de microbes qui vous dévorent tout cru une femme jeune au beau milieu du printemps ! Quand elle s’absorbait dans la contemplation d’une église ou d’un ciel étoilé, elle sentait bien que Jésus était bien plus grand, que ce qu’on en disait ; c’était sûr et certain dans ces moments-là.
Le son de l’orgue la pénétra encore une fois, comme un vent violent et toute l’assemblée se leva, soulagée – on se demande pourquoi. Les mariés sortirent, l’air un peu emprunté, mais Tina en les regardant s’embrasser éprouva de nouveau une gêne, comme à chaque signe de tendresse des deux époux. Elle aimait bien sa nouvelle Maman, elle l’avait acceptée, comme allant de soi, elle ne pensait pas que cette femme prenait une place réservée, non, elle en prenait simplement une autre, vacante.
Et les années s’écoulèrent, dans le Missouri. Tina grandit, mais elle était trop renfermée, pour qu’un homme lui ouvre son cœur, et il n’y eut pas d’homme assez pugnace à décadenasser le sien ! Il n’y eut qu’un oncle nécessiteux qui eut besoin d’elle : pour repriser ses chemises et tenir un peu sa maison, depuis que sa Lilly était partie. Et un jour, tout naturellement, le Tonton lui conta une de ses histoires confites, sortit de son bocal confidences sur confidences. Cette fois-ci Tina osa aborder le sujet, son père et sa belle-mère ayant péri dans un accident, elle était sûre de ne pas déranger leur intimité ! L’Oncle radotait ses anecdotes sur le Père - si bel homme ! - et sur Alice – Quel malheur ! Puis enchaîna sur la seconde épouse – «Dire qu’il ne l’a choisie que pour te nourrir ! Il l’a trompée dès qu’elle a eut le dos tourné en prétextant…» Mais Tina n’entendait plus, un immense soulagement l’avait envahie : Elle se rappela ce sentiment de honte au mariage de son père, et pensa avec raison, que les enfants ont un discernement plus grand que les grands justement. C’était donc cela cette impression malpropre : de l’amour hypocrite ! Tapi dans les recoins de tout homme, elle le pressentait, comme une maladie pas déclarée qui l’avait empêchée de se marier ! Mais cela, personne ne le sut jamais. Elle se senti tout à coup libérée d’un grand poids : porter la honte de son paternel avait été bien lourd.



Il y avait un peuple bruyant, bronzé, qui ondulait comme une bête asmathique sur les quais. Des touristes avec, dans les yeux un émerveillement de mauvais alois, et des gens du pays lassés par la pauvreté et le flot d’étrangers qu’on ne pouvait endiguer en cette période de l’année. Pablo se fraya un chemin chargé comme un âne et suant comme un bœuf, et arriva enfin dans un wagon défraîchi aux odeurs opiniâtres. Il se casa entre foule et cagots de poules, tâta sa poche pour s’assurer que porte-monnaie et billet étaient à portée de main, et posa ses paluches larges et carrées de travailleur manuel sur le monceau de paquets posé sur ses genoux plutôt maigres. Il aimait bien ce moment où le train allait l’emmener sur les chemins inconnus de ses pensées, parfois cahotantes ou enivrantes selon l’humeur. Selon le travail journalier plus ou moins rémunéré, sa ligne de flottaison se maintenait entre rêves de gringo et réalités de péon.
Les femmes jacassaient et il aperçu un petit paquet gigotant au milieu de tous les autres, d’où parvenaient des cris perçants et hoquetants, bientôt muselé par un biberon. Pablo se rappela ses petits et cela lui réchauffa le cœur. Les femmes s’étaient excusées avec un sourire retenu mais leurs yeux démentaient leurs bouches : elles étaient tout sourire d’occuper le bébé. A l’arrêt suivant, elles déambulèrent cahin-caha et Pablo se leva tout naturellement pour les aider : il était joyeux et serviable de nature. Elles le remercièrent et les conversations s’enchaînèrent sur les enfants, les commentaires des vieux et des moins vieux allèrent bon train. Le grincement annonciateur vibra encore, interrompant même les voix les plus criardes. Pablo somnolait maintenant et ouvrit un œil distrait pour vérifier ce qu’il savait : on était bien à «Puerto Donato», mais au moment où il allait baisser sa garde, une vision le secoua violemment : une madone s’adressait à lui en pointant un doigt léger sur la place libre à ses côtés. Il se redressa et acquiesça d’une voix incontrôlée, un peu rauque – une présence si attirante le disjonctait de pied en cap. Cette apparition de rêve, cette émanation de parfum envoûtant, frappant ainsi à votre porte ! C’était… comme un vent qui vous surprend de plein fouet, déchaînant brusquement votre être entier, violant tous vos sens… violent comme la première descente de téquila ! … prenant comme l’essence de peyotl !
Visiblement, elle n’était pas d’ici, où les femmes sont vos semblables : solides, la peau tannée par le soleil, avec des gestes rassurants et maternels, non, celle-ci était d’une blancheur irréelle, si fine et délicate… et elle s’était adressée à Pablo avec un égard et une attention, qui ébranlèrent son esquif comme s’il passait la barre des 50èmes Rugissants. Il clôt les yeux pour se retrouver en lui-même, se redressa un peu et les rouvrit sur l’apparition : elle était bien réelle, dans une robe tango, et une chevelure chatoyante comme un coucher de soleil. Elle planta son regard de façon soutenue dans la pampa. Ses pensées semblaient bouillonner comme un fleuve indomptable qui se cogne à un barrage. Il pressentit une force immense au-delà de cette fragilité apparente. Effectivement, un flot de larmes immergea les yeux de l’inconnue : le barrage avait cédé derrière ses lunettes de soleil. Elle attrapa un mouchoir d’un geste qu’elle voulait naturel, et le pressa sur ses yeux longuement, tout son désespoir débordant en pleurs silencieux, qu’elle ne pouvait plus contenir. Pablo resta paniqué, incapable du moindre mouvement, lui qui avait toujours le cœur sur la main. Il se sentait si minable, si démuni … Pourtant la beauté n’avait pas manqué d’humanité…
Lentement, les muscles de son visage se relâchèrent, mais la belle était toujours braquée sur son désert. Un grincement infernal hurla dans le cœur de Pablo et le train entra en gare. L’inconnue se leva, les traits de son visage s’étaient figés en un masque doux qui se voulait serein, elle prit méthodiquement ses bagages et s’enfila gracile, en murmurant une excuse, dans le flot des voyageurs.
Pablo vécut plusieurs jours dans la zone des 40èmes Hurlants.

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