LE POIDS DU MONDE
Le métro s’ébranle. L’homme tressaille et son regard se fige brusquement. Ses doigts serrent nerveusement le paquet posé sur ses genoux, ils sont jaunis de nicotine. Il les passe dans ses cheveux gris et tout son visage semble gris comme une nuit qui s’ébauche dans les racines de l’âme. Le processus semble inéluctable, et l’homme regarde le vide, son unique compagnon. Pourtant, rien ne le distingue des autres hommes : habillé avec goût et une certaine recherche, si ce n’étaient ces épaules voûtées trahissant une grande lassitude. Tout son corps exprime le poids du
Chagrin, comme un iceberg se meut sur la noirceur des flots, avec une infinie et lente pesanteur, une sourde et lourde charge qui, on le sent, va nous nuire sombrement, va nous attirer vers les profondeurs d’un mal indéfinissable. On comprenait rien qu’à le regarder, qu’il fallait l’éviter, ne pas s’attarder aux abords de ces eaux monstrueuses, peuplées d’on ne sait quel léviathan.
Station des « Invalides », l’homme descendit avec fatalité et s’engagea dans les artères du métro, comme dans un underground intérieur. Il sortit sans soulagement en plein soleil de midi, longea les cafés où le printemps frémissant éclaboussait de lumière mille et un visages, mille et une couleurs de la vie citadine… elle en devenait bucolique :le roucoulement des pigeons couvrait le bruit du trafic et des touristes rieurs. L’homme trimballa sa carcasse funeste, comme on porte son cercueil, jusqu’à l’avenue de Löwendal. Là, il s’engouffra dans un immeuble cossu, grimpa les six étages menant à sa chambre de bonne, et referma sur lui-même la porte de son antre. La fenêtre donnait, si l’on s’y hissait, sur les bâtiments de l’Ecole Militaire, où il se devait d’aller traîner pour se souvenir de son enfer, quand il était volontaire dans l’armée soviétique. Si il ne se pliait à cette coutume, régulièrement, si il tentait de s’y dérober, la réalité le rattrapait jusque dans son sommeil, et peuplait ses nuits du film de sa vie : Il combattait encore les morts, dans un impitoyable remake. Il avait, à cause de cela instauré, chaque année, un jour commémorant celui de ses victimes, et portait sur tous les mémoriaux de Paris, des fleurs, pour enivrer, engourdir ses morts, afin qu’ils ne viennent plus le tourmenter.
Il fit du café amer, comme tout ce qu’il portait à sa bouche. Même les femmes avaient ce goût d’amertume, si bien qu’il s’était résolu, à ne plus y toucher. C’était moins compliqué que de leur expliquer cet univers où elles ne voulaient jamais pénétrer. Il s’était résigné, comme son voisin de palier, vétéran de 39-40, et pourtant, lui, n’avait que 25 printemps, et plus aucune raison de les fêter.
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