lundi 11 février 2008

TERRE MECONNUE



Le parc avait un charme désuet, avec ses bancs 1930 aux volutes de fer forgé, sa gerbe de roseaux au milieu d’une pelouse, soigneusement entretenu. Même les cyprès semblaient coiffés et ondulaient dans le sens du vent, comme la petite vieille sur le banc. Quand elle restait assise longtemps, elle pouvait presque sentir ses pieds enfoncer leurs racines dans cette terre meuble, riche, qu’elle avait labourée si souvent, qu’elle ployait maintenant, un peu voûtée. Elle avait, dans le regard, cette simplicité qui sied aux jardiniers, hantés par la verdure de la nature, ce qui a pour effet, de les garder verts bien après l’automne de leur vie .
« Grand-mère ! Grand-mère ! » Un petit vélo déboula de derrière le grand chêne. Grand-mère sourit d’un air entendu au pépiement si mignon du petit garçon, doré comme les feuilles d’automne. Il agita sa menotte avec la vivacité d’un oiseau et virevolta dans les lauriers. Sa présence était toujours un rayon de soleil qui ranimait délicieusement son corps engourdi et … disparaissait aussi vivement ! Mais que c’était doux pour elle qui sentait chaque jour un peu plus le grand hiver à la porte de sa vie. Elle l’attendait cet hiver fatal… fœtal… ? Les mots s’embrouillaient. Elle devenait un peu sourde, un peu gourde ? En tous cas blette.
« Alors, Belle-Maman ? Tout c’est bien passé ? Valentin ne vous a pas trop ennuyé ? Il a été sâge? » . Elle acquiesça d’un sourire, même si le monde effrayant de sa belle-fille auquel elle était contrainte de retourner – pour les enchanter- lui demandait toujours un effort surhumain. La machine musculaire était en meilleur état que son cerveau : Cet étrange ordinateur se détraquait drôlement, et il fallait constamment s’y pencher, comme sur ces stupides machines agricoles, ces moissonneuses-batteuses, qu’elle n’avait jamais su réparer. Les frères de Valentin lui paraissaient déjà électronisés, programmés selon un code chinois. Et tenir une conversation avec ces étranges créatures était… extra-terrestre. Souvent, elle avait envie de gémir sur son impuissance, sur ceux qui ne savaient plus pleurer, ni écouter le battement de la terre et elle aimait alors se rappeler l’Inconnu qui était venu dans son parc. Il faisait gris, le ciel menaçait, et elle était restée assise, volontairement, n’avait pas voulu se plier aux exigences de ce monde étranger et rentrer pour ne pas se mouiller. Non, elle voulait ressentir la pluie, s’y rafraîchir à tout prix, à cause des souvenirs, si lourds, si gris.
L’Inconnu vint s’asseoir sur le banc d’en face, sous le saule pleureur, mais en jouant avec les longues branches, comme un animal sauvage apprivoisé. Il penchait curieusement sa tête de droite et de gauche, d’un air effaré, et au fur et à mesure que le ciel noircissait, grandissait aussi son inquiétude. La pluie tomba et sembla le délivrer de son étrangeté : il se déplia sous le grand arbre comme une grande roue et se balança selon un même mouvement, toujours au même rythme qui semblait obéir à des lois ancestrales. « Le battement de la terre » pensa la vieille mère. Il riait en se balançant, toujours plus heureux. Et la contemplation de cet étrange ballet l’emmena si loin de sa misère, si haut dans l'univers, qu’aujourd’hui encore elle s’y réfugie, quand la douleur fait place à la torpeur, dans ces vérités que les hommes prennent tant de soin à oublier .






RICHARD


Vrroummmm… Richard fonce, casquette au vent dans sa petite voiture. Ses pinces de crabe actionnent la chaise roulante avec une grande dextérité, pas comme lui, tout petit, cabossé comme un César, l’air coquin et conquérant. Une petite mèche sort de sa casquette et avec son petit dos voûté en carapace de tortue, on dirait un bernard-L’hermite qui déambule. Son jeans noir a épousé son fauteuil, ils ne font qu’un, un peu usés et assouplis dans de curieux plis : Richard est un petit animal étrange, pensent tous ceux qu’il croise : Sans nul doute, Louis XI a soufflé sur son berceau ! Mais il aime dire à tous ceux qui posent sur lui des yeux souffreteux : «Je suis un richard, et j’ai un cœur de lion !» Cà les sidère toujours. Comme lorsqu’il va au resto et demande au serveur, en lui plantant ses yeux malins comme deux filins : «Un tournedos, s’il vous plaît !» … Mais il n’attrape personne : pa-ra-ly-sés qu’ils sont ou parfaitement indifférents si ils n’ont aucun sens de l’humour, ce qui est généralement le cas. Non, la vie avec les «humains», c’est pas du gâteau : il y une telle muraille de Chine pour arriver à l’autre, que désormais Richard se suffit à lui-même : pourquoi devrait-il sans cesse faire le premier pas, se coltiner cette longue muraille et parler chinois alors que c’est lui, le paralysé ! Les bipèdes ne veulent jamais marcher avec lui, à cause des montagnes de préjugés probablement. Mais Richard ne cherche plus à savoir. Aujourd’hui, il veut se faire l’expo Picasso. Et pas la Période Rose ! Malgré la foule, il n’a pas peur de se faire marcher sur les pieds … Hé hé ! Il doit juste anticiper correctement les virages pour ne pas qu’on lui tombe dessus, faute de ne pas l’avoir vu : en fait, on ne le «voit» jamais, mais bon, il faut bien expliquer les choses au premier degré. Un étage en ascenseur : qui le contraint toujours à avoir des idées au niveau de la ceinture… trois longs corridors comme un parcours de formule 1… mais ne nous égarons pas, on est là pour déambuler tranquillement et prendre un air entendu devant les abstraits, les Romantiques, les nus… est-ce qu’on peut être nu et romantique… ? Se demande Richard, que la question préoccupe quand même énormément ! En fait, quand il s’imagine dans une posture d’amant, c’est trop bidonnant, et puis, il a d’autres chats à fouetter : l’entrée dans la majorité, est justement marquée par sa non acceptation de la majorité (allez y comprendre quelque chose !). Vaut donc mieux rester un peu attardé quelque part… pour ne pas péter les plombs, résout Cœur de Lion.
Bon, revenons à nos moutons : ils suivent toujours, en troupeau, écoutent sans broncher des commentaires d’une effarante complexité, sur des peintures qui le sont beaucoup moins. Ils n’apprennent pas à ressentir, ils se farcissent le ciboulo avec ce que çà évoque du gavage des oies : une nourriture qui ne nourrit pas l’âme, mais, un trop-plein d’éducation, qui va apparemment… les rendre plus importants. AH ! Enfin devant «Guernica» ! Et… «Les Demoiselles D’Avignon» … Une comme cela, même de guingois, m’irait bien, pense Richard… et puis une série de portraits : Alors là ! Que Picasso ait peint aussi justement son monde à lui, le remplit de reconnaissance, il fut submergé d’un bonheur immense : Tout était si limpide ! Pourquoi, les autres sont-ils si irrémédiablement carrés, avec toujours la même conception sur l’Art ? Se demanda Richard.

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