LE FANTOME
A partir de quand étaient-ils apparus ? Elle ne pouvait le préciser, néanmoins cela semblait lié à la nostalgie, oui, c’est cela, depuis les premiers regrets. Mais, depuis quand s’étaient-ils pointés avec une telle ténacité, qu’elle préférait désormais papoter avec les morts plutôt qu’avec les vivants ? Elle ne saurait le dire. Il y avait un rapport avec les déceptions, je crois qu’à la moindre contrariété elle courait se réfugier dans les souvenirs, pour ne plus souffrir. Elle se confinait parfois des jours entiers dans l’éternité, perdait l’horrible notion de temps des « vivants », n’avait plus que celle des disparus - ses voisins de cellier, car pour elle, ils avaient subtilisés futilités et vanités pour lui confier les crus de l’au-delà, bouquet d’immortalité. Les vivants lui semblaient bien plus morts, avec leurs pensées salaces et les morts réellement vivaces, squattant sans façon ses deux hémisphères, nonobstant les saisons. Et Céleste aimait la visite de ses esprits : elle y recevait sa chère mère, son père mort à la guerre, une amie d’enfance partie en une nuit, ses amours platoniques (les autres avaient été bien trop catastrophiques), et même des inconnus qu’elle avait croisé et aimé d’emblée. Bref, cela ressemblait à des trophées de chasse qui figuraient chacun, l’Amour, masquaient son abandon. l’amidon de son corps empesé semblait ainsi voué à un meilleur sort, nimbé d’un charme étrange, élevé tout azimut dans l’univers de ses pensées, délivré des pesantes civilités... De la haute voltige ! Et ils ne l’ennuyaient jamais.
Il n’en avait pas toujours été ainsi. Elle se souvient qu’à l’âge de la passion aucune confusion n’était possible : le visage de l’adoré avait sa particularité, mais maintenant, à l’âge de raison, le temps mettant de subtiles nuances, elle était capable de confondre les personnes. Sa vue devenait un peu floue comme sa mémoire. Elle globalisait, analysait, sériait ses petits souvenirs à qui mieux-mieux, sérieux et rangés, sages comme des images. Vision de vieux qui voit en toute jeune fille toutes celles qu’il a aimées. Pourtant en réalité, elle n’était pas très âgée. Comme eux, elle s’emballait dans le vison des souvenirs et çà lui tenait chaud. Il y avait une distance respectable désormais entre elle et les autres, ils lui étaient parfaitement étrangers et lointains et elle ne leur permettait jamais de permuter sa galaxie.
Jusqu’au jour où elle traîna ses guêtres au café du coin. Il faisait si froid, qu’elle s’engouffra dans la chaleur épaisse et louvoya dans les tables pour trouver un coin où se planquer, épier et boire coite son café. Toute cette société animée agita brusquement ses petites pensées bien ordonnées en un labyrinthe alambiqué. Un blues déchaîné sorti du Jude-Box et lui remua les tripes comme un tord boyaux. La vie la saisissait à bras le corps et cette agression la perturba toute entière. Elle attrapa le canard qu’elle fit mine de lire pour se donner une contenance, mais elle ne pouvait empêcher ses mains de trembler. Elle se sentait prise d’assaut : toute cette gente humaine frôlait inconsidérément sa tour d’ivoire !
Et… il y eut un humain qui y pénétra ! Elle ne sut par quel enchantement il eut le sésame de sa forteresse, mais il l’eût bel et bien ! Un ton et un regard un peu appuyé, alors qu’elle partait promptement de cette mouvance menaçante, lui resta en mémoire, sans qu’elle y prit garde, et le soir venu, au moment de s’abandonner à la nuit amie, le gros plan lui sauta à la figure : L’homme et les paroles de l’homme s’imprimèrent et se gravèrent encore et encore, ne lui laissant aucune tranquillité. Mé-mo-ri-sé comme un disque rayé, c’en devenait intolérable ! Elle s’agita en tous sens pour éviter la réalité du geste et de la parole, mais rien n’y fit. Elle décida de retourner le lendemain au café du coin.
Elle revit l’homme et sentit son regard et ses pensées la pénétrer, alors qu’elle lui avait jeté un coup d’œil volontairement furtif. Elle revint le lendemain et les jours suivants, sans oser lever les yeux sur l’objet de son obsession, car désormais il accaparait toutes ses pensées. C’était un fantôme extrêmement persistant la nuit, qui le jour revêtait l’aspect d’un homme ordinaire, sauf qu’il était en chair et en os, et que la réalité de son corps n’avait plus rien d’éthéré ! Elle en était estomaquée de cette estocade du destin qui mettait à mal ses desseins jusqu’alors si platoniques et si sereins. Quand enfin il fit une tentative d’approche, elle le repoussa avec la sauvagerie des esseulés : il n’avait pas le bon ton de sincérité escompté. Elle ne remit plus jamais les pieds au café du coin, mais il est certain qu’un trophée chagrin a laissé son empreinte dans l’enceinte de ses quatre murs azur.
Inscription à :
Publier les commentaires (Atom)
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire