TERRE MECONNUE
Le parc avait un charme désuet, avec ses bancs 1930 aux volutes de fer forgé, sa gerbe de roseaux au milieu d’une pelouse, soigneusement entretenu. Même les cyprès semblaient coiffés et ondulaient dans le sens du vent, comme la petite vieille sur le banc. Quand elle restait assise longtemps, elle pouvait presque sentir ses pieds enfoncer leurs racines dans cette terre meuble, riche, qu’elle avait labourée si souvent, qu’elle ployait maintenant, un peu voûtée. Elle avait, dans le regard, cette simplicité qui sied aux jardiniers, hantés par la verdure de la nature, ce qui a pour effet, de les garder verts bien après l’automne de leur vie .
« Grand-mère ! Grand-mère ! » Un petit vélo déboula de derrière le grand chêne. Grand-mère sourit d’un air entendu au pépiement si mignon du petit garçon, doré comme les feuilles d’automne. Il agita sa menotte avec la vivacité d’un oiseau et virevolta dans les lauriers. Sa présence était toujours un rayon de soleil qui ranimait délicieusement son corps engourdi et … disparaissait aussi vivement ! Mais que c’était doux pour elle qui sentait chaque jour un peu plus le grand hiver à la porte de sa vie. Elle l’attendait cet hiver fatal… fœtal… ? Les mots s’embrouillaient. Elle devenait un peu sourde, un peu gourde ? En tous cas blette.
« Alors, Belle-Maman ? Tout c’est bien passé ? Valentin ne vous a pas trop ennuyé ? Il a été sâge? » . Elle acquiesça d’un sourire, même si le monde effrayant de sa belle-fille auquel elle était contrainte de retourner – pour les enchanter- lui demandait toujours un effort surhumain. La machine musculaire était en meilleur état que son cerveau : Cet étrange ordinateur se détraquait drôlement, et il fallait constamment s’y pencher, comme sur ces stupides machines agricoles, ces moissonneuses-batteuses, qu’elle n’avait jamais su réparer. Les frères de Valentin lui paraissaient déjà électronisés, programmés selon un code chinois. Et tenir une conversation avec ces étranges créatures était… extra-terrestre. Souvent, elle avait envie de gémir sur son impuissance, sur ceux qui ne savaient plus pleurer, ni écouter le battement de la terre et elle aimait alors se rappeler l’Inconnu qui était venu dans son parc. Il faisait gris, le ciel menaçait, et elle était restée assise, volontairement, n’avait pas voulu se plier aux exigences de ce monde étranger et rentrer pour ne pas se mouiller. Non, elle voulait ressentir la pluie, s’y rafraîchir à tout prix, à cause des souvenirs, si lourds, si gris.
L’Inconnu vint s’asseoir sur le banc d’en face, sous le saule pleureur, mais en jouant avec les longues branches, comme un animal sauvage apprivoisé. Il penchait curieusement sa tête de droite et de gauche, d’un air effaré, et au fur et à mesure que le ciel noircissait, grandissait aussi son inquiétude. La pluie tomba et sembla le délivrer de son étrangeté : il se déplia sous le grand arbre comme une grande roue et se balança selon un même mouvement, toujours au même rythme qui semblait obéir à des lois ancestrales. « Le battement de la terre » pensa la vieille mère. Il riait en se balançant, toujours plus heureux. Et la contemplation de cet étrange ballet l’emmena si loin de sa misère, si haut dans l'univers, qu’aujourd’hui encore elle s’y réfugie, quand la douleur fait place à la torpeur, dans ces vérités que les hommes prennent tant de soin à oublier .
Inscription à :
Publier les commentaires (Atom)
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire