LA TROMPERIE
Elle ne sait plus depuis quand elle est là. Le temps bat maintenant violemment à ses tempes, il ne rythme plus comme hier, les saisons, qui aujourd’hui l’indiffèrent. Tout est proche, menaçant, toute horloge sonne le tam-tam d’un mystérieux appel. Ses artères ont le flux des torrents, les paroles des hommes sont des flèches acérées dont le sens lui échappe, et n’ont d’autre portée que son cœur mortifié. C’est ainsi qu’on l’a retrouvée accrochée, comme à une bouée, au poteau de la Station Nation. Pour y arriver, elle avait dû laisser sa mobylette sur le bas-côté d’un fossé, effrayée par les poids lourds qui l’avaient menacée. Alors, elle avait parcouru le reste du chemin à pieds. Elle a toujours voulu partir loin, là où personne n’irait plus la rejoindre, et c’est ce qu’elle a fait, jusqu’à ce que ces hommes ne la touchent, et ne la contraignent à retourner aux éternelles formalités. Elle a tellement crié, qu’ils ne l’ont pas écoutée, seulement soucieux de l’attraper et de s’imposer. C’est ce qu’ils ont toujours fait : murer sa destinée. Les cerbères ont aboyé des onomatopées qui l’ont mis dans l’épouvante, et elle s’est retrouvée cloisonnée dans un au-delà immaculé, où les paroles des hommes ne l’atteignirent plus, où elle put laisser échapper par bribes, ses pensées.
Sa mère, qu’elle n’a jamais connue, vient pourtant lui caresser les cheveux chaque fois qu’elle pleure et hurle comme une louve. Car tout s’est démantibulé depuis que son Olivier l’a quittée, et avec lui, déraciné l’ébénier qui poussait dans son ombre ! Elle avait tant emberlificoté ses racines autour de son tronc, qu’il avait avoué étouffer. Depuis, elle sent bien que sa peau noire n’a plus pour lui le même attrait, parce qu’une nuit, elle vit, enroulée à son Olivier, une longue liane blonde . Alors tous ses sens s’engourdirent, l’ébène devint bois pétrifié, lisse et froid comme du marbre. Il lui fallut désormais beaucoup plus de temps pour se mouvoir, et s’émouvoir, lui causait une peur si sensationnelle, que les hommes en blanc apparaissaient de plus en plus souvent. Même qu’un jour, elle les prit pour des anges, et pria, à genoux ! Ces êtres indifférents. Ses quatre murs furent les témoins d’étranges dialogues, mais depuis, les voix se sont tues, et beaucoup disent, qu’elle est devenue un légume, on l’appelle Côte de Bête ! Citrouille d’Halloween, Navet avarié. Elle suspend son souffle, et se fige en gelée.
Au début, ils avaient essayé de la faire parler, elle devait dialoguer avec un homme au regard glauque, mais elle se perdait toujours dans des détails incroyables, comme l’épaisseur de ses verres de lunettes, ou les méandres du crépi couleur crème, ce qui avait le don d’exaspérer cet observateur inerte, qui ne trahissait jamais aucune émotion. Le comble c’est que cette attitude était considérée comme normale chez lui, et comme une anormalité chez elle ! Et quand tout le personnel se fut escrimé, il renonça, décidément, un tel cas n’est pas récupérable ! Personne ne vint s’enquérir d’elle, et jamais elle ne réclamait qui que se soit… A force d’inertie, elle gonfla comme une citrouille, et leur prouva ainsi, qu’elle en était bien une ! Jusqu’au jour où … débarqua à la cafétéria … Madeleine !
Madeleine était une petite chose, qui remuait comme une enfant, bien qu’elle en eût passé l’âge depuis belle lurette ! Tout de suite, sa voix fredonnante enchanta Agathe, qui la suivit comme un toutou. Les commentaires allèrent bon train, les méchancetés fusèrent comme des pétards : c’est qu’à les voir ! C’était trop comique ! Mais qui rirent le plus ? C’étaient elles ! Elles eurent de folles entreprises, qu’endiguèrent tout le staff du Niveau 3, et dès lors, ils ne chômèrent plus un instant ! Elle eut, de nouveau, des désirs insensés… battre la campagne, escalader les montagnes, ou danser comme au Zimbabwe. Elle avait trouvé en Madeleine, juste, une amitié sincère.
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