L’oublieuse
Elle tomba raide comme une bûche, en arrière, les yeux grands ouverts. Cette fois, elle était bien morte. Susy avait l’air d’une grande fille malgré ses 31 ans, elle frôlait le mètre 90, et dans ses crises de catalepsie peu banales, se cognait souvent à tous les angles ; même en pleine nature il y avait toujours une branche ou un caillou aigu qui se plantait férocement dans un membre décharné. Depuis qu’elle avait consulté un psy (après que les siens l’ait montrée au médecin quand elle était enfant), c’était encore pire : Avant, elle tombait mollement au sol, et ensuite seulement entrait dans cette phase de raidissement, les yeux horriblement fixes et généralement ouverts sur un monde d’horreur – ce qui faisaient hésiter bon nombre de gens – pas si bons que cela, à s’approcher d’elle pour lui porter secours. Maintenant, elle chutait net. C’était après la visite chez le décortiqueur de cerveaux qui avait émit d’affreuses hypothèses, que son cas s’était aggravé : elle s’immobilisait désormais en un quart de seconde et tombait raide comme un arbre qu’on abat. Et de ce fait, très abattue après chaque crise. Pour récupérer, il lui fallait des jours d’enfermement dans son univers où rien ne pouvait provoquer théoriquement ! Un tel manque de maîtrise de soi (ce qui, vous en conviendrez, ne va pas non plus de soi chez vous ou moi… !). C’est la vue des rayures, et des carrés, il n’y avait rien à faire : … un pull marin… un velours côtelé… les lignes d’un livre – même en chinois ... les traces des engins agricoles dans les champs… les dents d’un peigne…les portées et leurs notes, mêmes ondoyantes… les dalles bien alignées des maisons louées pour les vacances… un échiquier… tout devenait source de cauchemar.
Un jour dans un musée : catastrophe ! Elle abouti dans la salle d’Art Cinétique et chuta immédiatement devant les divans. Devant ce manque de tenue évident, les gens se détournèrent l’air de ne rien voir…son cerveau désorganisé dû patienter qu’un de ces grands Noirs en uniforme de la maison à l’effrayant alignement de boutons - heureusement ronds - et brillants (Ouf, il n’y en avait qu’un!) la porta délicatement sur le canapé. Car, pendant que son sang se glaçait elle ne perdait nullement ses esprits ! En désordre, soit ! Mais restait hélas, toute ouïe, la conscience extrêmement aiguë. Elle n’avait plus les commandes de son corps, ses pensées défilaient à vitesse grand V, encombrées de telles idées qu’elle se demandait si elles sortaient d’elle-même ou si quelques mystérieuses puissances les lui communiquaient. C’était une quatrième dimension à sa façon : elle saisissait parfaitement tout ce qu’on disait autour d’elle, et en surimpression, entendait tout le tumulte d’un monde étrange.
Mais il n’y avait pas que les effets visuels, certaines mélodies lancinantes et rythmées à deux ou quatre temps avaient le même effet désastreux, bien que personne n’eût « vu » le problème : comment ne pas être enchanté au son de la musique des îles, ou de ceux de l’Afrique ?...m le terme « enchanté » n’est pas forcément approprié… enfin bref, tout ce qui était scandé de façon systématique la troublait – et le mot est faible.
Elle savait parler intelligiblement, même si elle ne pu jamais lire. Elle savait aussi compter… mais tout cela avait pris diablement de temps ! C’était comme les paroles du psy : entendues, mais pas vraiment comprises. Pas comprises du tout, et maintenant elle gît à même le sol, sans vie, échevelée, les lunettes de travers, les membres disloqués. A-t-elle oublié ce que le Docteur du cerveau avait évoqué ? Est-ce que là-haut, on côtoie les affreux objets de nos tourments ? Y a-t-il des lignées de saints, tous en rangs d’oignons devant Le Père ? Aura-t-elle un carré de potager à cultiver ? Toutes ces questions l’ont sans doute beaucoup agitée avant son dernier souffle.
Sa mère est devant son cercueil et pleure, comme toutes les mères. A côté d’elle, un trou, où aurait dû se trouver son époux – Dieu ait son âme - et tout autour d’elle, rien que des trous : tous les autres enfants enterrés comme le reste de la parenté. Au bord de ce cratère, plus en fusion que jamais, ses voisins et leurs connaissances. Et le feu brûle bien plus que la flamme des cierges, mais personne ne voit ce volcan grandiloquent, extravagant, qui enflamme l’âme de la mère aux abois. Il faut dire qu’il y a de quoi : elle connaît, elle, la raison de l’émoi de sa fille qui la faisait choir, comme ça n’importe où…ET j’hésite, moi qui suis de bon aloi, à vous le conter – et ceci n’a rien d’un conte, ce n’est que l’atroce vérité nullement née d’un esprit dérangé. … Beaucoup d’horreurs se dissimulent sous ce vocable apparemment juste et bon : la vérité. Ah ! Le sens des mots ! … et j’en passe et des pires….Bref, vais-je vous le confier… le problème de la fille, un carré, une symétrie… à vous faire dérailler, et le problème de la mère : des ronds – énormes – partout, à vous rendre fou : La quadrature du cercle !
Non je ne vais rien vous dévoiler, toute vérité n’est pas bonne à dire.
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