Déraillement
Après une journée si éprouvante, elle s’écroula à la terrasse du café, regardant, un peu lasse les alentours, en essayant de se remémorer ce qu’il lui restait à faire, comme toutes les femmes très affairées… elle sortit donc son calepin et mordilla son magnifique Reynolds marbré bleu et argent, splendide cadeau… d’elle ne sait plus qui… Quand enfin, le garçon déboula avec son plateau en équilibre et un sourire à déstabiliser toute personne un poil impatiente, elle ne sut plus que choisir… et opta pour la première chose qu’il lui vint à l’esprit : un doigt de Porto. Depuis un quart d’heure, elle triturait son beau stylo… Ce soir, elle avait des invités… voyons, combien déjà … Armande, la femme d’Olivier, tous deux cadres et amis de longue date… tiens… depuis quand s’étaient-ils connus ? Avec un geste d’agacement elle chassa cet oubli, et puis Violaine, sa jeune voisine sexy, survoltée et très charmante… bibliothécaire… ou archiviste ?… Et puis son cousin, musicien, plus très jeune, mais distrayant, et puis, et puis… ah oui ! Les Durand… lui… comptable, chiant comme la pluie, et elle éducatrice pour jeunes adultes en difficulté - comprenez : jeunes de banlieues… encore plus rasante : tous ses propos et conversations devenaient leçons de choses… elle tenait à instruire tout ce qui bougeait… Bon… qui et que manque-t-il à ce souper ? …Elle énuméra tout par le menu… et s’aperçu que la crème fraîche avait peut-être été oubliée de son panier, ainsi que Mademoiselle Duplantier… plus très fraîche, d’ailleurs… mais qui avait des affinités avec le cousin .
Elle farfouilla, se leva, régla et s’enfila dans les ruelles très classe, de son quartier très chic, composa le code de son immeuble, s’irrita de devoir de nouveau réouvrir son calepin pour le composer et monta dans l’ascenseur rétro, absolument charmant… tellement fatiguée qu’elle eut une hésitation avant d’appuyer sur le bouton…5 ! Non ! 6 aime!!! Violaine, Olivier, le thym, les oignons, l’huile d’olive et pourquoi tous ces pépins avec les voisins du dessous ? Merde, la crème fraîche… les vacances qui avaient mal tourné, ses parents qui ne s’étaient jamais autant disputés… et comme une valse tournoya la bande image du film douloureux de sa vie et en voix off, les victuailles nécessaires à ce repas du soir…les connaissances d’un soir… les connaît-on vraiment autant que ses amis ? Oui, cela paraissait évident que le temps est très habile à dissimuler, autant qu’à révéler, à vous ratatiner autant qu’à vous élever. Le passé et le présent dansaient sur une ronde mystérieuse … Le repas pendant ce temps, fut mijoté comme ses pensées, la table dressée sans aucune suite dans les idées. Et ils arrivèrent presque tous en même temps, en rang d’oignon avec des fleurs et leurs malheurs, des chocolats et les mots adéquats… elle, par contre eut des blancs dans la conversation. Et puis ils repartirent, un peu gris en promettant la lune ou un prochain coup de fil.
Le lendemain, elle repartait, n’ayant qu’à moitié rangé et se prétextant fatiguée…elle avait oublié le dossier que lui avait demandé Hervé, négligé de téléphoner à quelques intéressés… elle se retrouva devant son PC un peu interloquée, essayant de se remémorer le planning de la journée… voyons… soyons efficaces ! … la secrétaire ouvrit après un coup bref à la porte, et sourire de circonstance, l’interpella sur tout ce qui était nécessaire et indispensable… et disparut aussitôt son speach formulé. Il ne resta qu’embrouillamini à ce programme pourtant si clairement énoncé… Elle se fit un café, et le coude sur la table basse design elle se revit dans le sordide café, avec à ses côtés cet homme… les visages se font parfois si présents qu’il est difficile de s’y retrouver… réalité ? Pensées fugaces ? Tout est si prompt à s’envoler… s’effilocher…ou à vous embobiner…
Elle prit le parti, elle qui ne faisait partie d’aucun parti, de rester fidèle à elle-même car, tout de même, jusqu’à présent, pendant tout ce temps elle n’avait écouté que ses faux-amis, pleins de bons conseils, mais d’aucune aide. Défila les déceptions, les belles choses, les belles paroles qui vous enchantent… et une mélodie triste comme une mélodie tzigane…lui empoigna le cœur, défila les souvenirs d’enfance à dégriser n’importe qui… et même les plus incongrus, comme le souvenir des vaches, d’un chien et d’un cheval qui l’avaient poursuivie un jour en plein champ et sur une route de campagne ! Pourquoi les animaux l’avaient-ils poursuivie de leurs assiduités et pas ses congénères, elle qui était plutôt jolie ? C’était une question sans réponse, comme une pleine lune qui vous empêche de dormir pour des raisons x.
Qu’importe ! Il était temps de porter un toast à tant d’animosité… elle se servit un Brandy, plongea ses regards au-delà des grandes baies vitrées, où une mer de toits s’offraient à elle comme une houle lancinante. Quelques fenêtres dévoilaient des silhouettes, des gestes familiers au hasard d’un éclairage, vous faisait paraître proches ces inconnus tandis que les vôtres se noyaient toujours plus dans la brume… l’affinité du cœur est une petite aria bien capricieuse… Elle reprit un schlouc de Brandy, planqué dans son bureau - habitude tenace de l’ouvrir ce bureau. Apparut le visage d’un lointain camarade d’école, il y avait tant de temps et il était là, présent. Elle pensait à lui comme à un frère… il revenait souvent à sa mémoire pourtant défaillante avec une acuité qui était loin des flous de certaines scènes de famille… troublant…ces attirances inexplicables…il s’était suicidé . Bizarrement, ses affinités l’entraînaient toujours vers les cas cliniques, c’était systématique, les gens ordinaires la rebutant, même si, elle mettait un soin particulier à être aimable avec tous. Non, son inclinaison naturelle allait à ceux qui se portaient mal, mais sans qu’elle s’en aperçoive du tout. Par exemple, ses amis n’avaient pas un comportement différent : ce n’est qu’après, qu’elle découvrait leur étrangeté, et parce que les autres la lui signifiaient … et même après cette découverte, elle avait de la peine à les voir comme des malades mentaux . Sans doute, l’était-elle elle-même ! Vaste sujet… vague… mer imprécise… bouleversement… rage contre la monotonie, les parti-pris, les mépris…
Elle se ressaisit, la secrétaire se repointait avec un formulaire et un sourire adéquat .Elle la
regarda, et passé, présent, tout s’entremêla avec vivacité - cette vivacité qu’on lui reprochait toujours… elle signa, obtempéra et tout se heurta dans une joyeuse harmonie connue d’elle seule . A l’air outré de la secrétaire, elle supposa qu’elle était encore en faute… Il ne fallut pas longtemps, pour qu’elle se jetât sur cette parfaite employée pour la maîtriser, alors que celle-ci composait le numéro d’un hôpital psy, qu’elle avait curieusement sous la main…
La parfaite secrétaire gisait maintenant sur le sol de la moquette d’une confondante grisaille.
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