vendredi 1 février 2008

Mascarade "Le héros"

LE HEROS


Le pompier clamait ses leçons comme des sermons aux instructeurs attentifs, de jeunes lions au regard droit. La séance de dressage terminée, il fit claquer son classeur à en écrabouiller toute théorie, et d’un même pas sec se retrouva illico à la cafétéria pour la demi-heure de pause réglementaire, étant très à cheval sur les principes, l’horaire était toujours rigoureusement respecté.
Et la journée s’écoula, bien rythmée, sous l’approbation des pompiers les plus méritant collés au mur, qui vous fliquaient de leur regard d’acier. Il était un des plus admiré de son escouade, ayant brillé à maintes reprises lors d’interventions délicates, un vrai pro, mais un pro courageux qui ne manquaient jamais à son devoir et envahi d’un sens du sacrifice qui ne s’était jamais émoussé .
Il prit le chemin de sa maison dans un quartier sans luxe, mais clean. Quand il émergea de sa Mercedes ses yeux s’étaient voilés, son front plissé, sa démarche relâchée, insidieusement. Il grogna bonjour à son épouse, commit la routine sans joie et, visiblement sans peine. Dans son bureau briqué, d’une grande sobriété - meubles acajou et maroquin vert, une photo captait d’emblée l’attention… peut-être à cause de ce regard si étrange dans les yeux d’un enfant…
Il désertait en fait son bureau, même si il était entretenu méticuleusement, supposé travailler, il le traversait de part en part… jusqu’au placard : Il l’avait encombré d’une vieille chaise et de revues de chasse et de pêche. Sa femme avait l’interdiction formelle de le déranger - son bip de la brigade dans la poche, faut assurer ! – Là, il ne craignait plus rien, l’horrible était passé comme un ouragan et pouvait retraverser sa vie, mais plus cette maison. Cela était rassurant en soi, un lieu où rien de redoutable ne peut plus arriver, sauf la mort et celle-là il ne la redoutait plus, il l’espérait même de toute son âme, mais elle se faisait désirer la salope !
L’enfant de la photo, cet enfant-là, le sien, était mort par sa faute, un manque d’attention fatal au volant, et elle avait trié, la garce : bouffé le plus innocent, seul blessé dans la collision. Certainement que le monde des adultes n’était pas digne de celui des enfants. C’est une consolation bien maigre pour notre homme sans illusion, la mort se nourrit de ces formules…
Mais ce pourquoi il attend la mort, c’est le poids écrasant d’un secret bien scellé, qui ressurgit comme un container radioactif en pleine mer et qui erre, inquiétant et capable de tout anéantir . Un souvenir y gît, comme un terrible léviathan : le rêve prémonitoire qu’il avait fait, lui l’homme qui n’était pas un rêveur, l’homme mû par sa seule raison. Voici le rêve :
Il se promenait avec son petit garçon qui fila sur un pont devant eux, immense au dessus d’une mer vertigineuse. Voyant le danger (son fils si petit pouvait aisément passer à travers l’énorme armature métallique) il voulut l’avertir, mais dans les rêves, les distorsions sont choses courantes : la distance grandissait démesurément et il était figé sans pouvoir avancer d’un pas. Son fils regardait la mer immense, et inéluctablement s’approchait du bord. Le père vit alors une femme sur cette mer apprivoisée qui, d’un signe de la main l’invitait à venir … irrésistiblement… son trésor sauta confiant et souriant dans les bras de la sirène comme dans les bras d’une mère… Le père se réveilla comme un arbre pétrifié, le cœur en apesanteur, tatoué de fatalité. Il lui fallut un certain temps pour recouvrer le sens des réalités, et sentir le sang circuler dans ses veines.
Il n’en fit rien de ce rêve, au diable ces instincts de malheur : si on les retient ils y feront leur nid ! C’était un homme optimiste.
Aujourd’hui, c’est un homme pétri de prémonitions, qui ne lui laissent plus aucun répit.

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