LA POISSE
Quarante ans, l’heure des bilans… depuis un certain temps, il cogite à tout bout de champ dans son gîte, et ça le met dans un état languissant très chiant. Il attend une résurrection, mais rien ne vient. C’est un long hiver, en plein été, avec des pensées qui galopent sous sa banquise, comme si elles s’étaient toutes réunies en banc impressionnant et qui grouillent dans son bocal à toute heure du jour et de la nuit.
Un melting-pot de tous ses manques de pot, voilà l’histoire de sa vie. Il n’avait jamais remarqué cette absence de joies, d’heureux évènements avant que ces pensées ne le poursuivent de leurs assiduités. Et ça c’est déclenché… après les commentaires répétés de ses collègues. Ils racontent, eux, leurs petits bonheurs, leur famille, leur réussite ici et là, et voilà le désarroi en crue qui vous réveille, vous bouffe tout cru. Et cette absence d’amour, d’après les autres, ça, c’est le plus dur… d’en être à ce point dépourvu…Les rares femmes qu’il a approché n’ont rien fait naître : elles sont laissé de grands trous noirs qui n’ont cessé de grandir… la poésie, ça n’existe pas…c’est bon pour les inutiles : ça ne nourrit pas son homme. En fait, rien n’a jamais nourrit son âme, il est un désert sec : et est-ce Dieu ou le diable qui a créé le désert ?
Maintenant, ce n’est plus le vide, c’est un froid glacial où nagent menu fretin et monstres marins. Les inutilités de la vie ou les questions métaphysiques ne l’ont jamais empêché de dormir, il est plutôt la réalité fatale incarnée. L’univers est une routine : regardez comment tournent, toujours au même rythme les planètes…TOUT est routine, et je fais partie du TOUT. Voilà ce qu’il pense, et je tairai son nom à ce monsieur, parce que même son nom est terriblement évocateur. N’ajoutons pas une louche à sa peine.
Tout de même, si Dieu existe, c’est un serial killer : pourquoi s’obstine-t-Il à zigouiller systématiquement tout ce qu’il entreprend, et nous parlons de petites choses d’une effrayante banalité, pas de faramineux projets irréalisables, car il n’a ni l’inconscience d’un aventurier de l’extrême, ni celle des plans foireux, sinon que de vivre normalement : c’est peut-être ça le plan foireux, en vient-il à penser. Mais il n’a jamais été ingénieux à trouver la faille, pas la moindre idée originale ne l’a jamais effleuré. C’est comme la poésie : il n’y entend rien. La seule chose qui ai fait palpiter son cœur comme une breloque, ça a été son premier train, il avait 7 ans et cette passion, non, cet intérêt, l’occupe tous les week-end depuis 30 ans, si l’on fait exception des réunions de famille ou des maladies, ce qui le met dans le même état… Le sentiment est sinon absent, en tout cas bien camouflé. Les vrais trains d’ailleurs ne l’intéressent pas : partir ? Pourquoi et où ? Une mécanique bien rodée, voilà le comble du plaisir.
Il est bien allé voir un toubib : verdict : crise de la quarantaine, remède : prise de médics, ça vous reposera : Il ne dort plus, c’est encore pire. Il a quand même eut une pensée, celle de se supprimer : juste pour enfin ! se reposer… mais il manque d’idées quant à la mise à mort…ne pas trop souffrir… et les moyens radicaux étant si peu ragoûtant… non, décidément, c’est horriblement gênant .
Et ainsi, las à en complexer un grabataire, il alla à la pharmacie, celle du coin de sa rue – c’est moins fatigant, pour sa dose bimensuelle. Pfff…une queue à décourager un retraité, mais il ne peut reculer, il a déjà attendu la dernière ! Il contemple, l’œil morne les étalages incroyablement fournis, la vie en petites fioles : chaque chose à sa place et pour chaque maux : c’est beau… ça l’émeut, enfin ça l’intéresse un peu plus que d’habitude. - « Pardon, monsieur, pourriez-vous me laisser passer, je suis extrêmement pressée ? » dit une voix étrangement flûtée – un regard cataclysmique le sortit tout de go de sa léthargie coutumière, un mur subliminal s’effondra laissant un champ qui germa en un instant de pensées folles, une flore foisonna en une jungle luxuriante pleine d’effluves ineffables, comme un Lenôtre qui aurait pété les plombs. Dieu n’avait plus rien d’un sérial killer.
Il demanda son produit, sans aucune conviction, son équilibre dépendant désormais d’une tout autre chimie.
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