MASCARADE
Chapitre 1
LA BELLE ET LA BETE
Après un dimanche à dormir abruti, je me lève ce lundi d’un pas gaillard : il est 6h30, et je dois être au studio à 7h30 très exactement, pour maquiller Mademoiselle Adèle… la si jolie Mademoiselle Adèle… et quelques autres pignoufs… Mais ce matin je me sens des ailes et les doigts de Merlin l’Enchanteur, ce sera l’après-midi d’un faune à l’affût de Diane Chasseresse !
Je suis le premier arrivé, j’installe mes éponges, mes fards, pinceaux, fonds de teint et… me demande comment sera l’apparition… Aujourd’hui j’ai choisi pour son teint de pêche un blush abricot, et pour ses lèvres délicates un rouge à lèvres Terre de Sienne irisé, qui siéront à merveille avec sa tenue d’époque. D’ailleurs, voilà la costumière :
-« Salut Miroslav ! » me lance-t-elle de sa voie de poissonnière – Tout de même, elle travaille admirablement.
-« Bonjour Mademoiselle Régina ! Combien d’aiguilles allez-vous planter dans les plis de vos victimes aujourd’hui ? » Elle rit. C’est qu’elle a du coffre, Mademoiselle Régina ! Si bien que je n’entends pas passer l’évanescente Adèle qui s’installe avec légèreté dans le fauteuil pivotant d’où je pourrai capturer son sourire de madone. Elle aime bien ma conversation, je l’amuse, et c’est bien ainsi que j’espère la séduire pendant les trois mois où je devrai la maquiller, la vieillir, plus exactement, d’un quart de siècle pour le dernier acte . Nous vieillirons ensemble chaque soir ! L’intimité d’un théâtre est propice aux idées chevaleresques.
Je l’apprête, la force de l’habitude, mais si je me penche un peu trop il y a toujours un détail, comme la profondeur de ses yeux verts ou son parfum qui chamboule la maîtrise de mon art, ce qui est fort regrettable. Donc, pour parer à toute atteinte à ma pudeur, je m’habille d’un œil neutre à champ de vision réduite qui n’enregistre que les volumes de ce visage parfait et transmet à mon cerveau la façon pragmatique de les souligner .
-« Parée pour la photo, belle jouvencelle ? » lance ce bellâtre de photographe, armé de ses objectifs meurtriers. Je dis meurtriers, parce que dans ses mains les images perdent leur âme. Il avait esquinté « mon » Adèle le premier jour où il lui avait tiré le portrait.
-« Je ne sais pas si je vous la confie !» dis-je, supérieur.
-« Encore de mauvais poil, Miro ! » J’ignorai le sobriquet insultant et arrangeai, satisfait, l’épaisse chevelure rousse.
-« Merci Miroslav ! » dit-elle de sa voix qui coule comme un ruisseau. Ce soir je la retrouverai au théâtre, loin du «m’as-tu vu» aux louches objectifs.
Je vais prendre ma pause à la terrasse du Georges v où parfois je vois passer les mannequins irréellement longues et fluides qui ne semblent même pas toucher le sol des humains. Mais aujourd’hui, il n’y a qu’un journal à la terrasse, qui dissimule un homme en y regardant bien. Il a de sacrées paluches qui détonnent en ce lieu raffiné, même celles d’Henri cet auvergnat de serveur, n’ont pas cette envergure ! J’interpelle le garçon pour un deuxième expresso, et alors se produisit la surprise : L’homme baissa son journal et, apparut une face de lune, un visage sortit d’un conte, pas d’un quartier huppé ! J’étais interloqué et faussement distrait, j’entrepris le pied-en-cap : sur un corps anodin se greffaient d’immenses mains et aussi des pieds faramineux. La tête également trop lourde avait la forme d’un croissant : le menton et le front proéminent comme une illustration fantasmagorique. Encore un de ces jours où l’imaginaire entre dans votre vie comme la lune en plein midi ou une coquecigrue à votre fenêtre ! Après tout, qu’y a-t-il de vraiment familier ?
Il avait une expression de candeur, malgré un certain âge. Il régla, se leva et mes yeux le suivirent empesés d’imageries d’un autre âge, jusqu’à ce qu’il disparu à l’angle de la rue. Je retournai au théâtre, sur l’autre scène : Ils répétaient cette pièce obscure à codes impénétrables, pour initiés intellos (le metteur en scène était ainsi inaccessible). J’y allais pour m’inspirer, modifier certains de mes maquillages qui n’étaient pas assez grandiloquents et significatifs à mon goût .La plupart des acteurs et figurants se maquillent eux-mêmes mais pour certains rôles j’étais indispensable, d’où mon contrat pour les trois mois à venir. Je m’installai dans le fond de ce magnifique théâtre rouge et or, les pieds en éventail, et scrutai la scène. L’idée du personnage lunaire s’imposa d’emblée pour Charlie, le rôle principal : Je me promis de modifier son profil. Avec son distingué accent anglais, il semblait lui-même d’un autre monde et dialoguait avec Edison, un grand Noir baraqué doté d’une voix abyssale (qu’il avait essayée dans « Porgy and Bess ») . La première fois qu’elle m’a dit bonjour, cette voix caverneuse a englouti mon espace, j’ai comme perdu pieds dans son écho. J’ai pensé : si il se met en rogne, quel séisme prodigieux ! Et comme beaucoup d’Africains, je le voyais tel un atlante : grâce solide et rassurante.
Entra en scène la très attirante Elvire. C’est une de ces créatures qui semblent nées pour distraire, mais, si on veut les attraper, n’ont aucune consistance. Elle a une voix légère et futile qui ne connaît pas la gravité, et n’apprendra sans doute rien de la vie sinon son métier, mais elle en manque encore sérieusement. Fille de soixante-huitards qui couche comme on prend son casse-croûte… Y a-t-il un sentiment d’amour, de vrai amour dans l’accomplissement d’une besogne aussi quotidienne ? Je n’irai pas m’y frotter, évitant la sans-personnalité, ces sans-logis qui n’ont pas de richesses intérieures et laissent notre demeure telle quelle, et même encore plus vide, sans la meubler jamais.
La répétition s’achève, suit le bruitage habituel de ces discussions qui ne peuvent être que passionnées, mais qui à bien tendre l’oreille, sont finalement très emmerdantes. Cette façon altière qu’ont les acteurs de dire « Passe-moi l’beurre » ! « Je proclame, donc je suis » ! Leur timbre de voix s’imprimant dans l’air, s’articulant autour de vous pour envahir votre pavillon intentionnellement ! C’est irritant. Il y a néanmoins bien des choses que j’ai appris à leur contact, comme le choc ressenti pendant une pièce qui révélait mon état d’âme avec une cruauté de chirurgien (et ne me dites pas que les docteurs sont des hommes bons, la plupart ne le sont pas et nous bricolent comme des garagistes, sans aucun sentiment. Je n’ai confiance qu’en ceux qui ont la vocation, mais cela fait partie de ces choses impalpables… comme manquer de cœur et pourtant en avoir un qui fonctionne bigrement bien ! … J’attends donc juste avant l’extrême onction pour les appeler). J’avais donc cogité pendant deux semaines suite à ce flash sur le thème d’un spectacle -celui de ma propre vie qui venait de s’étaler sur grand écran. J’étais sorti gêné, épouvantablement remué, persuadé que tout le monde voyait en moi comme en plein jour. Depuis que j’avais vu qu’il n’en était rien, les mises à nu sont plus aisées : je vais au ciné comme on va chez le psy, en parfait habitué. J’aime beaucoup Mona pour cela : c’est une belle grosse volubile et je suis devenu son confident tout naturellement, avec effet miroir garanti. C’est devenue une amie et je n’ai pas décelé si elle éprouvait pour moi d’autres sentiments. Je prends toujours soin d’aucune ambiguïté mais souffre pour elle à cause des regards condescendants, d’ornithologue des femmes sur sa silhouette, ignorant ses magnifiques yeux verts, sa bouche sensuelle et son esprit débordant de fantaisie au profit des clichés de rigueur !
Donc je les suis dans leur café de prédilection et comme d’habitude, ils continuent d’émettre leur opinion sur la façon d’interpréter, sur l’art de jouer… Moi, je ne vois qu’Adèle, à travers tous les autres, c’est son regard qui m’habite. Sa seule présence me vivifie, son charme m’enveloppe dans une autre dimension et je vis dans sa fragrance jusqu’au lendemain. Mes actes quotidiens sont empreints de son image éthérée qui grise mon univers. Moi qui suis taciturne de nature, je veux briller à ses yeux, capter son attention. C’était avec un de ces regards qui font mouche et une certaine intonation de voix que j’avais senti l’estocade de son œil meurtrier. Le poison se répandait dans mon corps tout entier.
Chapitre 2
CHIMERES
Je retourne dans mes pénates, un appartement que je partage avec Anatole et Patrice. De celui-ci, rien à dire, un passe-muraille bûcheur, fils de commerçants mercantiles qui parle comme un répondeur automatique. Anatole, lui est un artiste, qui apprécie mon jazz tchèque, et paie ses études aux Beaux-Arts en faisant des petits boulots. Il a une inspiration aussi tourmentée que la ligne de ses sourcils et quelques idées d’aliéné. C’est un drôle de sénologue ! Pervertir par l’art le quotidien est son leitmotiv, et çà démarre de la cuisine aux WC. Juif français né en Allemagne, bref la douche froide. Il se demande toujours ce qu’il fait ici, parmi ces dégustateurs de fromages, dont la seule préoccupation semble être : sé-dui-re ! (A ce sujet, nous avons pactisé : pas de femmes dans notre antre de vieux loups). Ses idées résistantes sont des steppes où j’aime m’évader et me font regretter de ne le voir plus souvent. Quand j’arrive, il roupille, la lumière de Patrice stagne sous la porte, mais je me garderai bien de m’y arrêter, car sa conversation sent le formol et conserve tout ennui, aussi petit soit-il. Dans ma chambre je m’allonge, et la ronde de mes songes attaque un crescendo, ma grosse caisse fracassante martèle Adèle et mes yeux dans la nuit cherche à dévoiler son âme, car parfois elle m’apparaît : Il me semble alors que nos pensées s’accordent et que je pourrais couper au couteau son visage en filigrane. Tout s’embrouille et me poursuit, il me faut une rasade encore avant de sombrer.
Un sifflement de samovar me sort de ma léthargie. C’est Anatole dans la cuisine. Il traîne des pieds le matin et à des heures indues ! Patrice le passe-muraille est invisible, et pour cause, il est treize heures. La cuisine arrive à moi.
-« Vents force sept, hein ? » me lance Anatole. Je grogne et il m’offre le thé. Je ne l’ai jamais vu bourré Anatole, il a une grande force intérieure pour traverser toutes les Bérézina. La dernière était Sylvia et il a gardé le cap. Moi, je me sens pris dans un courant qui m’entraîne vers je ne sais quel fond. Anatole m’embarque :
-« Crois-tu que l’invisible soit plus réel que le concret ? »
-« Pfff… Je ne sais pas… Je ne sais plus grand chose…!» Oh, que j’étais las.
-« Tu vois, reprend-il, hier soir j’ai senti le regard de quelqu’un sur moi. J’étais dans le bus et quand je me suis retourné, j’ai vu une fille qui a tout de suite détourné les yeux. Comme elle a rougi, j’étais sûr que c’était elle qui m’avait regardé, comme si j’entendais ses pensées… j’ai senti que je l’attirais et puis, elle est sortie à la station suivante. Demain, je prends le même bus à la même heure, tu vois le plan ! ? »
-« Elle était canon ? »
-« Ah non ! Ce n’est pas définissable comme çà : canons ou pas ! Toutes les belles ne m’émeuvent pas, c’est leur charme qui me touche. A elle, c’étaient ses yeux …transparents comme une onde et si profonds …ils m’ont submergés… elle passait par moi sans mot dire, c’était un moment de communion intense, d’un charme fou ! Elle a traversé mon intimité, ignoré mes panneaux « Propriété Privée »… une rivière folle ! » . Un feu flamboya, Adèle consuma mon émoi.
-« Je me pose la même question avec Adèle… Tu sais, la belle actrice, et çà me tourmente… Va savoir si notre imagination naît d’une once de réalité ou si on imagine une irréalité ! Bon sang Anatole, mets pas les voiles au saut du lit ! »
-« OK, OK ! J’te prépare la bouffe ? »
-« Oh, merci Anatole, t’es bon ! » Et il rit, de son rire clair et spontané. C’était une grande idée ! On mangea ensemble et le soir arriva sans crier gare, alors qu’il aurait dû. Si j’avais su ce qui allait arriver, j’aurais d’emblée choisi une autre traversée, j’aurais inséré dans mon programme de nuit : Ne pas déranger. Mais voilà, nous ne sommes pas vraiment maître de notre destinée ni même d’une seule journée ! Elles semblent toutes prévues à mon insu. Elles sont absolument organisées, mais je ne discerne pas dans quel but, et pourtant, j’ai la certitude que tout obéit à un plan parfaitement élaboré, dantesque ! Mais voilà, ma DCA est hors service. Je vais au théâtre : C’est la Première, et les critiques sont là, et vont être comme moi, spectateurs d’un drame : Au troisième acte, je file dans la loge d’Adèle, lui ajuster ses soixante-dix ans, mais, au moment où je frappe à la porte et ouvre, la scène me percute de plein fouet : Ce matador de photographe stupide et sans esprit est en train de lui donner un baiser ! Elle se retourne avec un sourire amusé, qui m’éclaire cruellement sur la nature de ses sentiments dignes du plus stupide roman de gare !
-« Je viens vous refaire une beauté » dis-je sans ménagement.
-« Il n’y a que moi pour t’embellir, hein mon ange ? Susurre l’abruti. Elle rit de sa voix cristalline et mon échelle de Richter indiqua : Magnitude maximum. Mon no woman’s Land fut ravagé en un instant. L’esprit guillotiné net sans espérance, j’étais un coq sans tête qui gigote ridicule. J’accomplis mon travail avec un reste de cervelle et n’attendis pas la fin de la pièce. Il paraît qu’on a beaucoup aimé, mais moi qui ai beaucoup aimé, j’ai cherché la raison de tout cela et je n’ai pas trouvé. Comment peut-on se gourer à ce point ? Comment peut-on entretenir un amour aussi illusoire sans même s’en apercevoir ? Vivre un amour fantôme, moi, un fantoche ! J’étais tellement vexé que je me jurais de ne plus aimer jamais.
Anatole m’avait laissé un mot « Vais voir la fille aux yeux de sémaphore – À ce soir ! » Je me dis que les illusions, décidément entretiennent la vie. Mais moi, je ne songeais plus à entretenir quoi que ce soit. Je voulais juste me noyer dans mon travail, pas dans mon art, car pour l’art, il faut être inspiré – bien que les bûcheurs vous diront le contraire eux qui veulent justifier leur labeur. Le lendemain, je lus des critiques élogieuses, et pour la pièce et pour les maquillages. Mais je me sentais petit, redevable à ma destinée qui m’avait fait rencontrer un homme au visage de lune. J’allais en quête de ce je-ne-sais-quoi qui nuance les jours en teintes chaudes et vous réchauffe, car je sentais bien mon cœur devenir de marbre et cela m’affolait. Le soir au théâtre, je piquai Adèle de remarques acerbes alors que je me sentais encore sous l’emprise de ses yeux verts, ce qui m’exaspérait. Je lui en voulais de sa faiblesse : Préférer ce faiseur de clichés, à moi, qui l’aimais d’un amour exclusif : comment peut-on se contenter d’une telle médiocrité ! Elle faisait partie de tous ses gens sans exigence qui encombraient mon univers, ce grenier où l’on puise ce qui aide à vivre. Mais aujourd’hui, j’enrageai de retrouver tous ces objets de pacotille, ces fausses antiquités, ces souvenirs rouillés. Ils m’encombraient tellement ils étaient devenus envahissants et chimériques, comme ces vieux manèges qui vous font cavaler en rond imperturbablement, pour nulle part.
Chapitre 3
L’ETRANGER
Et il y eut un samedi à périr d’ennui, où se situent les actions des hommes, comme des actions boursières, qui doivent rapporter gros. Les ménagères et les bricoleurs n’ont en tête que ces actions utiles : acheter tout ce qu’on a rêvé en semaine! Les gens de la nuit : être frais et dispos dans la perspective d’attaquer le gibier. Mais moi, qui suis un rêveur, je hais ces agitateurs : dans le fracas de ces valeurs marchandes, ma vie m’irrite, mes pensées s’agitent à m’exaspérer, toutes ces choses futiles encombrant indécemment le jour… une vaine nudité comme ces cadavres animaux en plein marché. Je marche en rêvant à des chevauchées fantastiques… Et, à ainsi vagabonder, je me suis retrouvé sur d’étranges sentiers, dans un café encensé de nicotine où le brouhaha a les intonations particulières et dissonantes de tous les comptoirs, comme si un maître de cérémonie orchestrait tous les bars du monde sur une même partition – à interpréter selon notre humeur, comme le chant des sirènes (un chœur de voix profondes, quand le nôtre cherche l’unisson) ou une sauvage percussion de verres et couverts de musique contemporaine.
Donc, j’attendais assis là, repérant discrètement les visages, et de les classer selon mes critères d’entêté. Ainsi je vois toujours les barmaids d’un même œil : bien plus avenantes avec le sexe opposé, parce qu’avec les leurs elles affichent une méfiance prompte à juger le risque que vous avez de mettre en péril le charme avec lequel elles ont envenimé leurs habitués. Comme j’étais le sexe opposé, elle me gratifia d’un sourire avenant mais sans plus : je n’étais pas son type. Elle papillonna derechef de table en table, récoltant la monnaie ou butinant les verres offerts. Cà y est, j’avais le bourdon à toujours observer d’aussi mesquines envies humaines qui prétendent combler une vie. J’étais fou de rage. De nouveau, l’incontournable ennui malgré ce Bourbon. Rien ! Un cratère lunaire qui s’amplifiait comme un cancer ! On avait damné mon whisky ! Je me sentais une proie prise au piège.
La porte claqua, et l’étranger arriva. Il alla au bar et demanda avec un indéfinissable accent une chose insipide que personne n’aurait l’idée de boire ici. Quelle fantaisie ! Rien qu’à le regarder, je le méprisais – d’ailleurs, je méprisais tous les gens de ce café maintenant et tous ceux de la cité finalement et le monde entier pour tout avouer. Nous étions tous voués à crever la tête dans un plat de nouilles. En les regardant en cet instant, j’aurais voulu les distordre, exalter toute leur laideur, vlan ! D’un coup de poutre faire taire à tout jamais ces prétentieux. Me parvenait le ressac de mes amertumes, clapoter quelque part au fond de mes dorsales océaniques : la tchernozom des quelques verres. Cà sentait la noyade… tout fut balayé par la vue de l’étranger qui me dit, sa tasse à la main : -« C’est libre ici ? »
J’émergeai : -« Heu… Oui, oui… » En pensant comme on ramasse des petits coquillages : « Libre… suis-je vraiment libre ? » et j’errai sur ma plage de sable – celle que je me suis imaginée, environné que je suis de montagnes peu édifiantes qui me bouchent consciencieusement l’horizon – Mais l’étranger reprend d’une voix qui me parvient bizarrement familière :
-« Vous êtes d’ici ? » J’ai l’impression qu’il me connaît très bien, et moi je n’arrive pas du tout à le situer.
-« Non, pas vraiment… » . Pourquoi la plage prend-elle soudain une telle importance ? Elle s’étend maintenant à perte de vue, avec la mer qui approche et je m’y plonge… En fait, je pique du nez sur la table. Quand je me réveille, j’ai la bouche pâteuse, la barmaid a pris sa voix haut perchée, pour chasser tous ceux qu’elle avait charmé de consommer. Je suis un con qui a fait un somme et je m’arrache comme on se déracine. L’air vif ravive un feu, le souvenir de cet étranger qui était à ma table. Maintenant, un bûcher intérieur me consume, indolore, c’est même une sensation… presque délicieuse… et je ne sais plus si l’apparition de l’homme qui me connaissait mieux que moi-même était rêvée ou réelle, je n’ai que l’impression d’un feu dévorant.
Chapitre 4
LES SIRENES
-« Alors, tu ne sais pas?! Je l’ai revue la fille du bus ! » Me lance Anatole, dynamité. « A la même heure que la dernière fois ! Bien présumé, hein ? »
-« Ouais, t’as du bol ! »
-« Non, c’est pas du bol, c’est çà le sixième sens : sentir le vent… voir venir ! » -« Ouais, ouais, peut-être !! »
-« Elle ne m’a pas reluqué une seule fois, mais j’ai bien senti qu’elle m’envahissait. La prochaine fois, je l’accoste. Cà va occuper mes deux hémisphères à plein temps ! Aïe, aïe, aïe ! Hier, j’ai livré les pizzas à la mauvaise table, j’ai fais des erreurs de comptes. Elle me prend la tête, je ne peux vraiment pas emmagasiner ces putains de problèmes alimentaires, et les sentimentaux. Quoi que, ce ne soit pas encore un problème ! » Et il s’esclaffa. Il n’y a qu’Anatole pour me faire oublier mes propres ennuis et surtout que je supporte, quelles que soient les intempéries. Une rafale arriva : -« Et toi avec Adèle ? »
-« Elle sort avec le photographe. »
-« Damned ! Comment t’encaisses ? »
-« Je m’éteins à petit feu. J’avais la même impression que toi avec ton inconnue, seulement ce n’est qu’un leurre. Je me plante systématiquement dans le choix de mes sirènes, je n’attrape que des morues… Cà ne date pas d’hier mes déconfitures… »
-« Viens, je veux te montrer une toile ! » Je le suivis dans sa chambre assez bordélique, mais pleine de choses intéressantes. Il attrapa un cartable invisible pour un intrus. On s’assit sur son lit et il l’ouvrit : -« Regarde, ce que j’ai dessiné après Sylvia. »
C’était mon sentiment exprimé là, nimbé de cette sourde confusion qui anesthésiait ma douleur. Je fis une réflexion idiote, tellement j’étais ému. C’est ce que j’aimais chez Anatole, cette façon de vous suivre dans vos méandres, d’avoir du doigté. « Il faut que le malheur soit votre cousin germain, pour avoir du tact ! » aimait-il répéter, lui le Juif allemand ! Ce soir, cette petite phrase prit tout son sens, comme un bijou sied à un accoutrement. Il savait toujours faire miroiter au pire désastre, un éclat particulier. Il n’accordait pas au malheur une importance telle qu’elle vous démolisse… il était féerique dans son genre ! Vrai aussi que les vrais amis se révèlent quand on est dans le pétrin, mais même cela ne pouvait me consoler : ma peine avait prit la place d’un mât de misère : on ne voyait plus que cela, battant le pavillon rouge de la Rage et de la Honte. Je ne devint plus productif et commençai à ressasser, à ressentir une soif inextinguible et une faim insatiable, indéfinissable, une faim « d’essence-ciel » dirait Anatole, toujours dans les nues. Je me méprisais d’être tombé si bas, pleurai d’une telle sécheresse et mes larmes firent croître des fleurs étranges d’une densité sauvage : pensées de velours naissant aux abords de la conscience, elles sont un baume en même temps qu’elles attisent votre douleur. Insupportablement agaçant, mais le soulagement suit toujours l’application de ces pensées… d’infiniment petit et d’infiniment grand… misère consolante et grandeur douloureuse de toute âme humaine … Moi, le méprisant méprisé, je m’aimais et me haïssais tour à tour, jeu d’éclairage, d’ombres et de lumières – comme la terre fait danser le monde, la nuit, le jour, fait valser ses petits sujets, qui lui vouent un si grand mépris ou une trop grande vénération.
Ces pensées avaient éclairé sous un jour nouveau le regard que je jetais sur mes congénères. Même Anatole avait été l’objet de mon mépris : trop jeune, trop négligé, avais-je jugé dès notre première rencontre. Aujourd’hui, je constatais qu’il avait maintes fois, déjà emprunté les chemins de ma vie. Mona était autant une énigme : une âme sœur sans être mon type de femme, et malheureusement, mon type de femme n’avait jamais rien de l’âme sœur ! Je me vis sélectif, mais mes critères foutaient le camp après ce moi-même en bataille, et j’en conclu qu’il faut beaucoup de combats intérieurs pour être digne soi-même des plus nobles sentiments... Après ce désert hivernal je ne pouvais imaginer qu’un printemps puisse se pointer.
Mais il arriva. Je reçu un coup de fil de mon agence qui m’avisait d’un travail pour six mois. C’était une école privée prestigieuse qui cherchait à former des élèves esthéticiennes – cours en demi journée, quatre jours sur sept. Je pouvais l’accomplir parallèlement à mon travail du soir. Leur maquilleur attitré se traînait un sida, d’où ce remplacement au pied levé. Je parti signer illico. Mes élèves se destinaient pour la plupart aux salons de beauté, donc leur idée du maquillage se résumait à un trait d’eye liner, et des fards à tous prix. Quoi de plus cool : enseigner le B-A-BA et encaisser un salaire plus qu’honorable ! L’idée de me renflouer pour larguer les amarres me donna du vent dans les voiles : enfin sortir de cette galère !
Je pris le bus en début de journée. C’était bourré à craquer et avec les beaux jours, le retour des jupes à fleurs, des émanations d’aisselles, des yeux torves, et des marteaux piqueurs et une chaleur à faire craqueler la peau des bourgeoises momifiées . Je sens l’angle aigu d’un sac dans les côtes et du mou qui m’oppresse le dos sans pouvoir définir ce que c’est, ni à qui çà appartient. Un brusque arrêt desserre ces étreintes, un coup de roulis et les portes s’ouvrent sur un contrôleur : -« Mesdames, messieurs, vérification, veuillez présenter vos titres de transport ! » Cela résonna comme les trois coups ! L’homme n’avait pas une expression qui sied d’ordinaire à un contrôleur. Tout le monde farfouille, râle ... Un jeune homme est prit en flagrant délit, il est mince et ploie comme un roseau. L’agent, qui n’avait pas l’air d’être dans son uniforme, prend deux femmes à témoin et lance d’un ton désabusé :-« Vous les avez, vous, vos papiers, hein ?! » Approbation. Il se tourne vers le garçon : -« Deux coups de fouet et un voyage au Rwanda ! Ah ! Cette jeunesse, et pas d’avenir ! Allez, va pour cette fois mais à la prochaine : Zouh! Je t’y envoie ! » Je pensais à la façon qu’ont les adultes de parler si «appropriée», automatique, rendant le paysage si morne, si détestable, si stérile… et cet homme qui n’avait pas la tête pleine de ces ordonnances quotidiennes, pourtant fonctionnaire ! Il parlait en couleurs. Mais… était il vraiment fonctionnaire ? Le jeune homme, lui, paraissait curieusement inachevé : les lignes de son visage ne semblaient qu’une esquisse, comme si on avait gommé brutalement les arrondis, ses gestes étaient économes : le moindre effort semblait lui coûter, il paraissait sortir d’un camp de la mort et je me dis que sa fragilité avait apitoyé le contrôleur, mais la réflexion d’aller au Rwanda me parut du coup, bien cruelle.
D’avoir plongé dans la pitié personnifiée me requinqua : je n’étais pas aussi chétif, pas encore foutu. Cet incident me sortait de mon ennui.
Je retrouvai mes élèves minaudant devant les miroirs, accompagnées de Madame la Directrice. Elles étaient comme un petit vent frais et léger dont on ne sait d’où il vient. Pour le moment ! Donc, la journée fut plutôt agréable. J’avais remarqué tout de même deux filles qui semblaient avoir un véritable intérêt pour le métier, mais aujourd’hui, je m’en tins aux généralités de rigueur.
Il me restait du temps à tuer avant d’aller au théâtre, pas assez pour aller dîner chez moi, aussi allai-je traîner du côté des quais. A regarder le fleuve, je sentis mon cœur s’emporter, il voulait fuir de sa cage thoracique, ne plus penser, suivre le gré de l’onde, gouverné tout entier qu’il était par mon impitoyable cerveau qui lui ressassait tant et tant d’alluvions . J’avais cru qu’avec le temps les malheurs et les horreurs allaient à l’égout, mais il n’en était rien : j’étais les pieds dans une décharge pour être honnête, un clodo chaussé de Weston ! J’échappai à cette rivière tonitruante et m’engouffrai dans le flot humain qui engorgeait Saint-Germain. La cascade des onomatopées heurtait celle des musiciens de rues, le mouvement de la houle me parut rassurant, noyait cette douleur fuégienne. Plus loin, je fus distrait par un spectacle de rue enchanteur : des personnages sur d’immenses échasses habillés de voiles flottant au vent, hantaient les rues et parfois les étranges silhouettes se penchaient sur les humains amusés. Je sentis une bouffée d’orgueil en me souvenant du succès de la Première et l’appréhension à revoir Adèle s’envola. Je pris la direction du théâtre.
-« Salut les filles ! » dis-je en entrant et sans entrain. Régina arrangeait la robe floquée anthracite d’Adèle qui avait l’air moins souriante que d’habitude, certainement un peu froissée !
-« Salut Miroslav ! » dirent-elles en cœur, mais dans leurs jupes.
-« Comment allez-vous ? » ajouta Régina, sans arrières pensées.
-« Bien ! J’ai décroché un boulot facile et qui paie ! »
-« Et où se trouve une telle aubaine ? »
-« Ecole de visagisme pour petites filles riches ! » Je sentis le regard vexé d’Adèle, j’étais un soupirant félon, et çà me fit diablement plaisir. Je feignais de l’ignorer, mais rien ne m’échappait : ni son regard interrogateur ni une certaine détresse que je décelais et qui assouvissait mon désir de vengeance. Elle avait simplement blessé mon orgueil, et malmener le sien me semblait humain.
J’ignorai le pot de fin de soirée et rentrai chez moi par le dernier bus, qui me déposa à quelques enjambées de la maison. L’air vif me surprit et je hâtai mon pas. Je fus rejoint par un passant qui m’aborda : -« Vous avez du feu ? ». Comme j’acquiesçai, il me décrocha un coup violent dans les côtes, me secoua comme un prunier en vociférant de lui refiler tout mon argent. J’étais tellement estomaqué, que je fus sans réaction, tétanisé par ses yeux d’acier. Il s’enfuit après avoir arraché sauvagement mon portefeuille et braillé des obscénités si personnelles, quelles semblaient proférées par le diable en personne. Et pour moi, qui ne me souciait d’ordinaire pas de lui et niait plutôt son existence, cet événement mit en relief une véracité toute nouvelle : Le mal à l’état pur existait bel et bien. Le sentiment d’avoir été souillé me pollua jusque chez moi. Cette rencontre, vive et brûlante comme une lame de couteau, me marquait d’un signe mystérieux, comme celui de l’arbre à abattre et ébranla totalement la confiance qui me restait. Je me sentais battu en plein vent, et une telle volonté à me nuire échappait à mon entendement. J’allai m’allonger en chien de fusil sous ma couette tout habillé de fatalité. Je rêvai, un rêve d’une étrange réalité, et à mon réveil je n’avais plus que le souvenir d’avoir compris l’essentiel, sans me souvenir pourtant de ce que c’était ! Une vérité de plus qui m’échappait.
Chapitre 5
LA MERE
-« Miroslav ! Miroslav ! » Anatole arriva en trombe dans ma chambre. –« Téléphone pour toi, urgent ! » Je me levai d’un bond.
-« Allô ! Oui ? »
-« C’est moi, Maroussia ! Maman vient d’être emmenée à l’hôpital, elle a fait une crise. Tu peux venir ? J’attends… ils me posent des questions auxquelles je ne peux répondre, il y a des décisions à prendre… il faut que tu viennes !
-« J’arrive vers dix heures, j’peux pas avant .Quel hôpital ? »
-« Salpêtrière, troisième étage, je t’attends ! »
Et d’un coup, d’un seul coup d’un seul, mon passé arrivait à ma porte comme un intrus qui s’invite à dîner. Ma raison cognait ma cage thoracique, mes sentiments hurlaient dans leur cortex. Encore un coup de chien.
-« Mauvaises nouvelles ? » s’enquière Anatole
-« Ma mère est à la Salpêtrière, elle a fait une attaque. »
-« Oh !la la ! C’est méchant ? »
-« Non, c’est ELLE qui est méchante ! Pfff… Laisse tomber ! »
-« Bon, ce soir je serai là. Passe me voir si tu veux. »
Une amarre retenait encore ma coquille de noix d’aller à vau-l’eau : l’amitié d’Anatole. Je fis le reste des choses comme un robot techniquement au point, parfaitement huilé. Adèle me trouva de marbre, je lui rétorquai qu’elle n’était qu’une poupée de cire et, était-ce dû au ton de ma voix ou à mon regard insubmersible ? Elle ne fit plus aucun commentaire préférant éluder les problèmes de fond, face cachée de nos icebergs. L’amour nécessite pourtant que l’on navigue sous toutes les latitudes, mais elle visiblement n’aimait que les croisières au soleil, ne m’habitait plus, et mon intérieur n’était plus qu’un gouffre sans fin malgré ses manœuvres de séduction – qui n’étaient que coups de couteau dans l’eau - Je m’étonnai de son insistance à mon égard, mais tout arrivait trop tard.
A l’heure dite, j’étais à la Salpêtrière. Maroussia s’était fanée sur une chaise de la salle d’attente. Elle me rappela la petite fille qu’elle était, aussi je l’embrassai affectueusement. Tout en elle tremblait d’émotion, d’épuisement, comme un petit vent ferait frémir les vestiges d’une énorme catastrophe. Je décelai dans ce désordre apparent, les objets épars de notre enfance, cassés lamentablement en mille morceaux. Que faire devant l’irréparable ? Elle me conduisit à la chambre de notre mère qui dormait d’un sommeil de plomb – d’ailleurs avait-elle fait autre chose pendant toute sa vie avec nous ? Je détournai les yeux et sorti sans cérémonie. Maroussia me suivit : -« Mais, tu ne veux pas rester un peu près d’elle ? Tu lui en veux à ce point ? »
-« Je lui en veux à ce point. Prends les dispositions nécessaires sans moi. Il y a longtemps que je ne la connais plus ! Et pour le reste, tu peux venir à la maison le temps qu’il faudra. »
-« Je suis à l’hôtel … ce soir… mais je t’appelle demain, j’ai pas envie d’être seule Miroslav… »
-« Entendu frangine! A demain ! » Je l’embrassai et elle retourna vers celle qui n’avait su que nous nourrir. Je m’enfuis vers la sortie, arrivai devant une porte close où l’on m’indiqua une autre issue : la porte d’entrée principale étant fermée aux visiteurs vu l’heure tardive. Je m’engageai dans la direction indiquée, souhaitant un lavage de cerveau ou une lobotomie ! La colère et la dure-mère ourdissaient toujours ! Les couloirs défilaient en continu et toujours rien, sinon des portes vitrées infranchissables. En plus, pas âme qui vive ne hantait ces corridors. Je commençai à me concentrer sur le présent : il était temps de sortir d’ici! Ah! Enfin, je me retrouvai à l’air libre. J’arpentai, las, les rues de cet immense complexe, un quartier à lui tout seul, avec ses blocs massifs : neuro-chirurgie… géréatrie… pavés incontournables de tout ce qui nous tombera dessus demain … Rien à faire ! Les grilles étaient fermées elles aussi. J’étais fatigué, revins sur mes pas en me dirigeant vers les allées éclairées dans l’espoir de trouver quelqu’un qui m’indiquerait la sortie. J’empruntai un passage, il menait au sous-sol : des plateaux roulants chargés encombraient le couloir et une porte latérale ouverte me poussa à appeler : personne ! Je continuai, trouvant tout cela très étrange : je n’avais croisé personne depuis plus d’une demie heure ! Tout semblait en suspens : comme si les gens s’étaient volatilisés d’un seul coup, comme une fin du monde ! Une vraie fiction ! Je longeai très inquiet cette fois ce sous-sol aux tuyauteries de couleurs vives. Toujours pas âme qui vive, malgré les poubelles, les lampes allumées, pas un bruit ! Ma tension allait exploser, ma fatigue m’annihiler, j’étais si las, de toute cette vie… J’arpentais bel et bien un labyrinthe au propre comme au figuré, j’allais craquer. « Non, pitié ! J’en peux plus… si il y a quelqu’un là-haut, quoi que ce soit qui existe, qu’il me sorte de là… ! » La main sur ma tête souffrante, ivre de lassitude et marmonnant, je continuai, et il me vint à l’esprit que si une infirmière apparaissait à ce moment-là j’aurais l’air fin ! Je me trimballai au hasard des dédales et aboutit finalement au rez-de-chaussée : des voix ! J’entendais des humains ! Guidé par leurs bruits, j’arrivai à mon point de départ. Les dames m’expliquèrent que j’avais raté la sortie extérieure : la grande grille était bien fermée, mais pas la petite adjacente ! Le soulagement était aussi grand que ma fatigue. De retour à la maison, j’y trouvai Anatole, que j’abreuvai d’un flot de paroles tellement le choc d’avoir revu ma mère, soulevait l’épineux problème de ma raison d’être. Il écouta sans mot dire, et parfois je voyais son regard s’échapper comme si mon histoire lui en rappelait une autre, mais j’étais bien trop à vif pour détourner l’attention de mes propres plaies . La nuit semblait ne pas vouloir finir, et la boisson m’acheva comme d’habitude.
Les jeunes filles chuchotèrent ce jour-là, et leur fraîcheur fut une offense à mon malheur, ainsi que le temps splendide et éclatant qui inondait la ville-lumière, ignorant comme à l’accoutumée les étrangers à son prestige.
Maroussia m’appela et on se retrouva aux environs du théâtre, au café des artistes. Je lui donnai ma clef, mais elle ne m’en donna aucune pour celle de son cœur de sœur. Le temps rouille les clefs les plus ouvragées, et j’eus l’impression que je n’entrerais plus jamais chez elle, pire : que j’étais dans l’antichambre d’une étrangère ! Tout n’était que mensonge : les prétendus liens du sang, les coups de foudre, seulement destructeurs, toutes les apparences de la vie n’étaient que celles de la mort en définitive, ruinaient mon territoire, qui continuait d’être bombardé d’une haine toujours plus imprévisible et ravageuse . Ce que nous avions été l’un pour l’autre n’existait plus. Comme on contemple un mausolée, je contemplais le nôtre, et tout était bien mort, ce que nous étions et mes souvenirs que j’avais mis tant de soin à reprogrammer se réinséraient au fer rouge : la préférence de maman pour cette aînée, tout ce qu’elle obtenait toujours et moi qui devait toujours lutter seul. Ce qu’elles me cachaient, j’en avais l’intuition, sur la mort de notre père, ces non-dit avaient tant pesé sur ma vie, qu’elle me parut à cet instant insupportable. Je devais trouver une issue immédiate : disparaître. Je trouvai l’euphémisme amusant, et le courage d’aller masquer mon vieil amour. Quand ceci fut fait, du théâtre, je repris le chemin de mon cœur qui m’entraînait vers le fleuve. J’étais sûr que le poids de ma vie était suffisamment lourd pour me noyer sans façon.
Chapitre 6
L’INONDATION
La Seine faisait miroiter son corps insaisissable à toutes les lumières… celle de la lune était la plus douce, enveloppante, je le ressentais bien malgré moi. Arrivé sur le quai, le ciel s’étala en un fastueux décor, alors que je n’étais pas venu pour cela ! Je sentais ma volonté vaciller en même temps que l’insupportable frappait à coup de cravache sur mes bravades, spectacle de mon malheur se heurtant sans répit à celui de la Seine, sereine, d’une incompréhensible douceur. Je ne pouvais, décemment troubler son onde et m’y jeter à corps perdu, paru soudain futile et ridicule. « Alors, mon chou, un p’tit moment d’bonheur ? » Je sursautai, effaré en me retournant sur la cause de ce désenchantement, et la voix si vulgaire en un moment si solennel me fit exploser d’un rire incontrôlable. La dame – ou le monsieur ? – me fusilla du regard et repartit en martelant de ses talons aiguilles et un semblant de dignité le sol pavé, mais pas de bonnes intentions décidément . Le faisceau d’un bateau-mouche m’éclaira de plein fouet et j’entendis au fond de moi, là où habituellement plus rien ne résonne : « Le Créateur réclame Ses droits d’auteur ! » Je me dis que décidément rien ne pouvait plus me surprendre, et pris le chemin du retour … après celui de non-retour, il avait un goût étrange de liberté.
Anatole n’était pas à la maison, et si Patrice y était, il dormait. J’allai m’allonger sans picoler, habité d’une curieuse présence qui m’intimidait et m’inondait d’une joie débordante, envahissante, submergeant tous les rivages de mon être. Tout aquilon devint zéphyr…
Et la Lumière du monde, éclaira le mien.
Juillet 1998.
Inscription à :
Publier les commentaires (Atom)
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire