vendredi 1 février 2008

Mascarade "Désarroi"

DESARROI

Il y avait un peuple bruyant, bronzé, qui ondulait comme une bête asmathique sur les quais. Des touristes avec, dans les yeux un émerveillement de mauvais alois, et des gens du pays lassés par la pauvreté et le flot d’étrangers qu’on ne pouvait endiguer en cette période de l’année. Pablo se fraya un chemin chargé comme un âne et suant comme un bœuf, et arriva enfin dans un wagon défraîchi aux odeurs opiniâtres. Il se casa entre foule et cagots de poules, tâta sa poche pour s’assurer que porte-monnaie et billet étaient à portée de main, et posa ses paluches larges et carrées de travailleur manuel sur le monceau de paquets posé sur ses genoux plutôt maigres. Il aimait bien ce moment où le train allait l’emmener sur les chemins inconnus de ses pensées, parfois cahotantes ou enivrantes selon l’humeur. Selon le travail journalier plus ou moins rémunéré, sa ligne de flottaison se maintenait entre rêves de gringo et réalités de péon.
Les femmes jacassaient et il aperçu un petit paquet gigotant au milieu de tous les autres, d’où parvenaient des cris perçants et hoquetants, bientôt muselé par un biberon. Pablo se rappela ses petits et cela lui réchauffa le cœur. Les femmes s’étaient excusées avec un sourire retenu mais leurs yeux démentaient leurs bouches : elles étaient tout sourire d’occuper le bébé. A l’arrêt suivant, elles déambulèrent cahin-caha et Pablo se leva tout naturellement pour les aider : il était joyeux et serviable de nature. Elles le remercièrent et les conversations s’enchaînèrent sur les enfants, les commentaires des vieux et des moins vieux allèrent bon train. Le grincement annonciateur vibra encore, interrompant même les voix les plus criardes. Pablo somnolait maintenant et ouvrit un œil distrait pour vérifier ce qu’il savait : on était bien à «Puerto Donato», mais au moment où il allait baisser sa garde, une vision le secoua violemment : une madone s’adressait à lui en pointant un doigt léger sur la place libre à ses côtés. Il se redressa et acquiesça d’une voix incontrôlée, un peu rauque – une présence si attirante le disjonctait de pied en cap. Cette apparition de rêve, cette émanation de parfum envoûtant, frappant ainsi à votre porte ! C’était… comme un vent qui vous surprend de plein fouet, déchaînant brusquement votre être entier, violant tous vos sens… violent comme la première descente de téquila ! … prenant comme l’essence de peyotl !
Visiblement, elle n’était pas d’ici, où les femmes sont vos semblables : solides, la peau tannée par le soleil, avec des gestes rassurants et maternels, non, celle-ci était d’une blancheur irréelle, si fine et délicate… et elle s’était adressée à Pablo avec un égard et une attention, qui ébranlèrent son esquif comme s’il passait la barre des 50èmes Rugissants. Il clôt les yeux pour se retrouver en lui-même, se redressa un peu et les rouvrit sur l’apparition : elle était bien réelle, dans une robe tango, et une chevelure chatoyante comme un coucher de soleil. Elle planta son regard de façon soutenue dans la pampa. Ses pensées semblaient bouillonner comme un fleuve indomptable qui se cogne à un barrage. Il pressentit une force immense au-delà de cette fragilité apparente. Effectivement, un flot de larmes immergea les yeux de l’inconnue : le barrage avait cédé derrière ses lunettes de soleil. Elle attrapa un mouchoir d’un geste qu’elle voulait naturel, et le pressa sur ses yeux longuement, tout son désespoir débordant en pleurs silencieux, qu’elle ne pouvait plus contenir. Pablo resta paniqué, incapable du moindre mouvement, lui qui avait toujours le cœur sur la main. Il se sentait si minable, si démuni … Pourtant la beauté n’avait pas manqué d’humanité…
Lentement, les muscles de son visage se relâchèrent, mais la belle était toujours braquée sur son désert. Un grincement infernal hurla dans le cœur de Pablo et le train entra en gare. L’inconnue se leva, les traits de son visage s’étaient figés en un masque doux qui se voulait serein, elle prit méthodiquement ses bagages et s’enfila gracile, en murmurant une excuse, dans le flot des voyageurs.
Pablo vécut plusieurs jours dans la zone des 40èmes Hurlants.

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